Pensarporlobreve

La troisième de mes lectures parallèles du printemps a été Pensar por lo breve (comment dire : Penser sur le mode bref?), Aforística española de entresiglos, une anthologie d’aphorismes espagnols publiés entre 1980 et 2012, réunis et introduits par le professeur José Ramón González (Ediciones Trea, 2013). Les aphorismes sont extraits des recueils de cinquante auteurs, lesquels sont présentés dans l’ordre chronologique de leur date de naissance, allant de 1922 à 1980. Il semble, pour qu’un tel ouvrage soit possible, que le genre de la pensée brève soit très en vogue chez nos voisins d’outre-Pyrénées. La savante préface évoque plusieurs maîtres du genre, hispanophones et autres, parmi lesquels il m’étonne de ne pas voir mentionner le Colombien Gómez Dávila, mais peut-être me fais-je une idée exagérée de sa notoriété parmi les écrivains de langue espagnole, y compris parmi les aphoristes.

J’ai lu ce livre longuement, pendant des mois, parce que j’avais peu de temps à y consacrer, parce que je n’étais pas pressé, et aussi parce que les aphorismes, si chacun d’eux est vite lu, demandent une grande concentration, de par le changement perpétuel de sujet. En outre je me suis amusé à compléter cette lecture par les recherches que l’on peut faire aujourd’hui en ligne, pour trouver les sites personnels ou les blogs de certains auteurs, des photos d’eux, etc. Quelques uns ne m’ont pas du tout plu, notamment …, non, je ne vais citer personne, mais dans l’ensemble j’ai lu le livre avec plaisir et intérêt.

J’ai recopié à mon usage, sur une longue page, mes pensées préférées, et j’en traduirai ici une pincée, par exemple «Que faire, pour que nul ne puisse se féliciter de notre mort?» (d’Angel Crespo), «L’horreur rôde constamment, l’horreur n’a pas de repos» (celle-là peut-être la plus terrible, d’Alvaro Salvador), «Il y a des jours où l’on peut chasser les idées au vol, et d’autres où l’on ne peut que les déterrer lentement, avec la méticulosité des archéologues» (de Lorenzo Oliván), ou celle-ci, très actuelle, «Le Village Global aussi, a ses idiots du village» (de Carmen Camacho).

L’auteur qui m’a le plus intéressé, celui dont j’ai recopié le plus de phrases, est un certain Ramón Eder, né en Navarre en 1952. De lui aussi je traduirai ici quelques sentences, à l’intention de mes propres lecteurs:
«On ne peut penser sérieusement qu’en cachette.»
«Ceux qui ne nous aiment pas, sans le vouloir, nous perfectionnent.»
«Il n’y a rien de plus embarrassant que de tomber sur quelqu’un qui pense plus ou moins comme nous, mais avec fanatisme. Cela donne envie de changer d’idées.»
«Il faut se recouper la vanité de temps en temps, comme les ongles.»
«Le secret du style, c’est d’être exact.»

Il y a quelques temps, au hasard de mes recherches en ligne au sujet de ces auteurs, j’avais découvert une maxime que j’ai ensuite regretté de ne pas avoir notée sur le moment, et que je désespérais de retrouver (voir ci-dessus au 9 juin). J’ai fini par la repérer, justement dans le profil Facebook de ce même Ramón Eder. Elle dit exactement : «Cuando vamos de viaje hay que llevar por lo menos dos libros : uno muy bueno y otro por si no nos apetece leer el muy bueno.» Ce que l’on peut tourner en français dans ces termes : «En voyage, il nous faut emporter au moins deux livres : un très bon, et puis un autre, au cas où l’on n’aurait pas envie de lire le très bon.»