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Entre le moment où je dus quitter Saint-Pierre, à l’été de 1992, et celui où je pus m’installer dans l’appartement de la rue Sainte-Catherine, où j’allais rester jusqu’à la fin du siècle, il y eut une courte période, un trimestre peut-être, où je demeurai dans un studio sous les toits, de la rue des Augustins. L’inconfort principal de ce logement tenait au vacarme des étudiants du quartier, qui passaient la nuit dehors à boire et à vociférer, de sorte qu’il n’était pas toujours facile de trouver le sommeil. Sans quoi la maison elle-même n’était pas sans charme. L’ample cage d’escalier était baignée de lumière grâce à la verrière qui la couvrait, et mes voisines aux doigts verts disposaient sur chaque palier des assortiments de plantes en pots. Dans les premiers temps je dus faire appel à un artisan, un plombier je crois, pour installer ou régler quelque appareil. Rendez-vous fut pris. Le jour venu, j’avais complètement oublié l’affaire, mais au moins j’étais sur place. En ce début d’après-midi, je venais de fumer une cigarette de hachich, qui m’avait abîmé dans une profonde rêverie. C’était l’époque nonchalante où l’on fumait dans les maisons, et ma pièce était remplie d’une brume odorante. Le coup de sonnette me surprit. Mais enfin je fis entrer l’ouvrier, qui se mit aussitôt à l’ouvrage. L’homme était plus âgé que moi, il aurait pu être mon père : j’étais encore dans la trentaine, il arrivait à la retraite. En discutant avec lui, j’appris qu’il était lui aussi natif de la Saintonge. Mais alors que j’avais été tout jeune déraciné de ce département, il y avait vécu plus longuement que moi et y retournait plus souvent, de sorte qu’il le connaissait bien mieux. Il avait encore son vieux père, malade, mais qui continuait de produire chaque année un pineau artisanal. Il y eut un moment étrange où mon interlocuteur, tout en poursuivant ses opérations, en vint à me demander si je savais aux alentours de quelle ville se trouvait la principale zone de production du pineau. J’avouai n’en avoir pas idée. Il insista, m’enjoignant d’essayer de retrouver ce lieu. J’avançai maladroitement quelques noms qui me revenaient, sans jamais tomber sur le bon. A mesure que j’égrenais mes fausses réponses, il me semblait percevoir chez mon visiteur le dépit que lui inspirait mon ignorance. Il s’était installé entre nous une sorte de tension, accrue de mon côté par la secrète ivresse du hachich, dont les effluves devaient lui aussi l’affecter, car son arrivée imprévue ne m’avait pas laissé le temps d’aérer la pièce. Nous nous regardâmes sans plus rien dire. Enfin je rompis le sortilège en déclarant brusquement que ce jeu ne m'amusait pas. Eh bien c’était Jonzac, selon lui. Il lâcha le nom sur un ton où perçait le reproche. Le rendez-vous touchait à sa fin. Comme cet inconnu m’avait appris qu’il vendait à l’occasion le pineau de son père, sous le manteau, je le priai de bien vouloir m’en apporter deux bouteilles, quand il le pourrait. Nous fixâmes un jour et une heure. Cette fois, je me tenais prêt. Quand il fut là, je descendis ouvrir la porte de la rue, nous parlâmes à peine, je pris les bouteilles, lui donnai l’argent, nous nous saluâmes, et il disparut. Je ne le revis jamais. Mais son pineau était excellent.