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J'ai déjà évoqué dans ces pages (le 16 janvier de l'an dernier) mon peu de goût pour les noms artificiellement donnés à des rues avec lesquelles ils n'ont pas de rapport naturel, et dont le choix obéit en général à des motifs idéologiques. Je leur préfère les noms utilitaires (rue de la Gare, place de l'Eglise ou de la Mairie, etc) ou les appellations transmises par la tradition, même quand leur signification originelle est devenue obscure. Je sais bien que la tâche n'est pas facile dans les zones récemment urbanisées, où les voies n'ont pas d'histoire, et souvent aucun caractère particulier, qui justifierait telle ou telle dénomination. Je ne suis pas non plus bien convaincu par la tendance poétisante, consistant à baptiser les rues d'un nouveau lotissement en leur attribuant des noms de musiciens, d'oiseaux ou de plantes (je fréquente une allée des Figuiers, où l'on serait en peine de trouver un seul spécimen de cette espèce). Quoiqu'il en soit, j'étais bien aise de découvrir par le quotidien régional, voilà un mois, que mes idées sur la question avaient déjà été celles de l'illustre Camille Jullian, dont certaines Editions des Malassis viennent de publier une conférence qu'il avait prononcée en 1923, intitulée Ne touchez pas aux noms des rues. Du coup, j'ai acheté ce mince livret pour lire l'exposé de l'auteur, qui dénonce justement la fonction de propagande de ce qu'il appelle «le système commémoratif». Ce texte ne manque pas d'intérêt mais je dois avouer, malgré toute mon estime pour l'historien de la Gaule et de Bordeaux, qu'il ne m'a pas emballé, et que ma phrase préférée en reste le titre. Paradoxalement, le nom de Camille Jullian a été donné à une place du vieux Bordeaux, par des édiles qui ignoraient peut-être l'opinion du savant sur la question. Tout récemment, mes études m'ayant conduit à feuilleter l'Histoire de Talence (une banlieue de Bordeaux) que Maurice Ferrus a publiée en 1926 (rééditée en 1993), j'y ai remarqué les pages (196-198) que l'auteur consacre à ce même problème des «perturbations viographiques» amenées par les changements de majorité politique. «C'est là un très mauvais système», conclut cet historien, dont une petite rue de la commune porte le nom, dans le quartier de Leysotte. Je n'ai pas bien trouvé ce que je cherchais dans ce livre, dont la consultation m'a cependant très agréablement diverti, par ses informations pittoresques et ses détails inattendus sur les petites gens et les grandes familles. J'apprends par exemple que le banquier philanthrope Peixotto, quand il se convertit du judaïsme au catholicisme, au XVIIIe siècle, n'eut pour parrain pas moins que le roi d'Espagne, ou que le seigneur de Thouars, deux siècles plus tôt, se devait d'offrir aux jurats de Bordeaux «tous les vingt-neuf ans, un épervier volant».