ro60043491MES VOLS

Je ne me rappelle aucune leçon de morale à propos du vol, que j’aurais reçue en famille, à l’école ou au catéchisme, mais c’est probablement parce que j’ai oublié. J’étais d’une famille simple et honnête, et je ne me rappelle pas non plus que nous ayons été victimes de cambriolage.

      Mes deux plus vieux souvenirs de vol remontent à la période où je devais avoir entre sept et dix ans. J’avais un camarade et voisin, rapatrié d’Algérie, envers qui j’éprouvais beaucoup de sympathie, et l’admiration que l’on porte volontiers, dans ces âges, à ceux qui sont plus vieux de quelques années. Nous partagions la passion de la philatélie. Un jour, où il voulait faire des achats, je l’accompagnai dans une boutique spécialisée, tenue par une dame seule, dans le vieux Bergerac. Pour répondre à sa première question, la marchande a ouvert devant lui, sur le comptoir, un album où les timbres étaient fixés par de petites charnières adhésives. Puis il a demandé autre chose et, pendant qu’elle s’était retournée pour chercher ce qu’il voulait, je l’ai vu soudain arracher tous les timbres qu’il pouvait et se les fourrer dans les poches. J’en étais bien surpris, et décontenancé. Il me semble que par gêne, je n’ai jamais ensuite osé lui parler de ce qu’il avait fait. Certainement je ne l’approuvais pas, mais il était mon ami, et il l’est resté quelques années.

      L’autre souvenir de cette époque est que je possédais un petit livre de bande dessinée, en format de poche, qui me plaisait beaucoup, et qui un beau jour a disparu. Quand il fut clair qu’il n’était pas simplement égaré, il fallut se rendre à l’évidence qu’il m’avait été piqué, sans doute par quelqu’un de mes petits contemporains, qui venaient parfois jouer dans l’appartement. Cette perte m’a beaucoup peiné, et je dois dire qu’un demi-siècle plus tard, je rachèterais volontiers un exemplaire de l’ouvrage, s’il se présentait. [PS. - Il s'agissait de Gaston, biographie d'un gaffeur, par Franquin et Jidéhem, Dupuis, 1965] Je crois que sur le moment, dans ma naïveté, je n’ai même pas soupçonné l’auteur vraisemblable du larcin, le même que j’avais vu à l’œuvre chez la commerçante.

      Ne sachant pas dans quel ordre se sont succédé ces deux incidents, je ne peux dire si j’ai découvert le vol d’abord comme victime, ou comme spectateur. En tout cas pas comme acteur. Je ne me souviens pas que j’aie jamais volé ni que l’on m’ait volé quoi que ce soit dans le cadre de l’école, du collège ou du lycée. Pour être exact, toutefois, je rapporterai aussi ces autres incidents.

      Je me suis trouvé une fois chez un camarade que je fréquentais peu, peut-être fut-ce là ma seule visite chez lui. Il avait en sa possession une abondante collection de timbres, et nous en vînmes à négocier. Je fus tout surpris de la facilité avec laquelle il acceptait d’échanger, contre les banalités en double que je lui proposais, une bonne douzaine de très prisés timbres que nous appelions «de Napoléon», c’est à dire à l’effigie de Napoléon III, ou de l’antique Cérès républicaine. Inattendue aubaine. Or à quelque temps de là, des bruits me parvinrent, expliquant la généreuse insouciance de mon partenaire, qui m’avait refilé des biens ne lui appartenant pas, mais faisant partie de la collection qu’un autre avait laissée chez lui. Et personne ne me réclamant rien, j’ai eu la lâcheté de faire comme si j’ignorais tout.

      Il y a eu aussi ce bizarre épisode, une fois où nous étions venus rendre visite à mes grands-parents de la Croix-Comtesse. Dans l’entrée de la maison était installé un petit buffet bas, sur lequel mon père avait posé son paquet de Gauloises. Mû par une inspiration mystérieuse, j’en ai piqué une. Je ne saurais dire pourquoi, vu que je ne fumais pas. Peut-être voulais-je ainsi confusément m’emparer de quelque attribut du pouvoir paternel, ou de l’univers des adultes. En tout cas j’ai fait cela presque innocemment, quoique secrètement, sans penser que l’acte pouvait avoir une quelconque gravité, et sûr qu’il passerait inaperçu. C’était mal calculé. Mon père, qui savait très bien à combien il en était, eut tôt fait de repérer le larcin et d’entrer dans une fureur noire, sans cacher qu’il me soupçonnait. Je ne sais plus très bien comment ça s’est terminé, j’étais épouvanté, j’ai nié farouchement, et j’ai dû remettre la cigarette à sa place sans rien dire.

      Je me souviens encore d’une fois où, partis en vacances, nous avons visité le site d’Alésia. Je trouvais ces ruines formidables, et comme cela semblait assez facile à réaliser, j’ai discrètement ramassé une petite dalle, que j’ai dissimulée sous mes vêtements. J’ai appris ce jour-là que l’on ne désire jamais que ce que l’on n‘a pas, et qu’on se trouve parfois déçu une fois qu’on s’en est emparé. Car je me suis bien ennuyé à trimballer ce trophée pendant toute la promenade, après quoi je m’en suis assez vite débarrassé. Souvent depuis je me suis dit que mes parents avaient peut-être repéré mon manège, mais avaient eu l’indulgence, une fois n’est pas coutume, de faire comme si de rien n’était.

      Plus tard, dans l’adolescence, j’ai aussi traversé une crise étrange, dans laquelle un désir soudain et impérieux m’a poussé à soustraire à la bibliothèque municipale une demi-douzaine de livres, touchant le sujet que j’avais le plus à coeur, et qui n’était plus les timbres-poste, mais l’Amazonie. Je me rappelle obscurément qu’une fois le forfait accompli, ne sachant que faire, n’osant rentrer chez moi avec ce butin, ni le rapporter où je l’avais pris, j’ai erré un moment dans la ville, puis je suis allé faire brûler ces livres au bord de la rivière. Aujourd’hui encore je ne peux repenser à cet épisode sans être ému du gâchis stupide, et de la désorientation du jeune homme que j’ai été. J’espère avoir en quelque sorte racheté ma dette en offrant, quelques années plus tard, une ou deux caisses de bons livres à cette institution.

      Dans mon premier âge adulte, je me suis bizarrement rendu coupable de deux petits vols involontaires, lors de mon premier voyage en Grèce. Le premier se déroula dans une poste, où j’étais allé faire affranchir quelques cartes postales. Pour rendre mes envois plus pittoresques, je voulais compléter les adresses en ajoutant, au nom français des trois ou quatre pays de destination, leur nom en grec. Je priai le postier de me les indiquer. Quand ce fut fait, je repartis, oubliant complètement de payer, cependant que le guichetier, pendant cet échange, avait lui-même oublié de me réclamer quoi que ce soit. Une fois dehors, je réalisai mon erreur et revins dans la poste pour régler ma dette. Mais comme l’employé ne parlait ni français ni anglais, et que la langue des signes ne suffisait pas à m’expliquer, il me fut impossible de lui faire comprendre que j’étais revenu pour payer les timbres qu’il m’avait fournis. Il ressortait son classeur, comme si je voulais lui en acheter d’autres. De guerre lasse, j’ai laissé tomber. Un autre jour, où nous repartions de la plage, comme j’étais le dernier des quatre à quitter les lieux, je ramassai sur le sable un petit débardeur mauve, qu’un de mes compagnons avait dû oublier. Or quand je les eus rejoints, il s’avéra que le vêtement n’appartenait à aucun d’entre eux, mais sûrement à quelque baigneur inconnu, qui avait eu l’imprudence de le poser assez près de nos affaires pour créer la confusion. Et comme nous étions garés loin, et que j’étais incertain de retrouver l’endroit, je suis parti avec.

      C’est je crois l’année suivante, que j’ai subi un petit vol, pas très grave mais très désagréable. Un dimanche, je rentrai de Dordogne à Bordeaux un peu trop tôt pour accéder à l’appartement de banlieue dont j’étais colocataire, mais dont je n’avais pas encore la clé, ou quelque chose comme ça. En attendant, j’allai passer la fin de l’après-midi chez des amis habitant le centre-ville, rue de la Rousselle. C’était encore l’époque où l’on pouvait aller à Bordeaux en voiture et surtout s’y garer. En repartant, j’ai trouvé ma portière forcée, et un sac de vêtements éparpillé dans l’habitacle. On ne m’avait volé qu’un objet, sans valeur sauf à mes yeux, une boîte de diapositives que je venais de recevoir.

      Je devins vers cette année-là, à vingt ans ou à peine plus, le voleur que je n’avais jamais été. Je fus influencé dans ce sens par la fréquentation d’un ami, dont j’avais été le condisciple pendant un an, dans une école. C’était un beau garçon, fils d’immigrés espagnols, intelligent, vif, assez instruit, très communiste, et un peu voyou. Il m’avait beaucoup appris, m’initiant notamment aux écrits des situationnistes, quand ils n’étaient pas encore si célèbres, et plus généralement aux publications des éditions Champ Libre, dont il était un collectionneur assidu. C’était par ailleurs un kleptomane, un voleur compulsif et culotté, dont la hardiesse m’impressionnait. Je l’ai vu une fois entrer dans un magasin, prendre de but en blanc trois livres de poche, dont il n’avait probablement pas même pris le temps de regarder les titres, et les glisser sous son simple T-shirt en croisant effrontément les mains sur son ventre. J’admirais alors ce genre d’exemple. N’était-ce pas là un vrai rebelle, qui s’en prenait à la vilaine société spectaculaire-marchande? Je ne sais ce qu’il fait aujourd’hui, je crois qu’il est devenu journaliste dans un média d’état, ce qui n’a rien d’exceptionnel, car sans doute plus d’un voleur communiste a trouvé à s’employer dans cette corporation. Toujours est-il qu’édifié par ce beau modèle, je me suis mis moi aussi à exercer l’art pas très difficile de voler dans les magasins, avec la conscience tranquille du marxopithèque commun, persuadé que s’il est mal loti, ce n’est certainement pas parce qu’il a les côtes en long, mais parce qu’il est opprimé, pardi.

      Oh, je n’ai pas volé grand chose, tout compte fait, quelques marchandises par-ci, par-là de temps en temps. Des aliments, parfois, dans les supermarchés. Mon souvenir le plus risible est celui du jour où, tandis que je passais à la caisse, une barquette de viande coincée sous l’aisselle, le sang gouttait sur mon côté. Quelques livres, aussi. Je me rappelle avoir une fois volé compulsivement un Que Sais-Je pris au hasard, dans une librairie maintenant disparue de la place Pey-Berlan, était-ce Gibert? Je me rappelle plus précisément avoir volé deux livres, chez Mollat : Les mammifères du monde entier (de Hvass et Peter, chez Nathan, un petit volume pas luxueux mais charmant) et un Guide bleu, peut-être celui du Mexique. J’ai souvent songé au moyen de réparer ma faute en dédommageant cette maison que j’estime, et dont je suis client. Mais comment faire? Je ne peux remettre les livres à leur place : je n’ai plus le Guide bleu, et j’ai si souvent feuilleté le livre des mammifères, qu’il est maintenant tout fripé. (Cette méditation me ramène le souvenir de Michou, qui ne volait guère, mais m’avait dit envisager au contraire d’introduire secrètement des livres chez les libraires, en les insérant dans les étagères). Et j’aurais trop honte de me confesser au directeur du magasin. Peut-être devrais-je simplement me renseigner sur le prix actuel des deux livres, ou de leur équivalents, et envoyer un chèque par la poste, avec ou sans explication.

      Ma carrière de voleur a connu un coup d’arrêt par une après-midi ensoleillée, quand, après avoir barboté je ne sais quoi, peut-être un stylo, dans une papeterie du cours de l’Intendance, j’ai entendu quelqu’un me héler au moment où je sortais, et je n’ai dû mon salut qu’à la fuite. Je me jurai alors d’arrêter ces conneries. Encore ne pris-je cette décision que guidé par la peur du risque, et non par la conviction morale. Et je ne suis pas sûr de n’avoir pas encore récidivé quelques fois, après cette alerte. Ce n’est que passé la trentaine, que je suis revenu à des considérations plus apaisées, au goût de la tranquillité et de la propreté. Je n’ai plus dès lors connu le vol que comme victime, me semble-t-il, et grâce à Dieu pas très souvent. Tout le monde peut être ou devenir voleur, certes, même ponctuellement, nous ne sommes que des pécheurs soumis à la tentation du mal. Mais il n’y a rien là que d’assez laid, une crasse mentale comparable à la prostitution, car hormis les cas extrêmes, nul ne vole ni ne se prostitue par obligation absolue, mais parce que dans le fond il ou elle s’accommode de cette fripouillerie.

      Je me souviens d’avoir vu de ma fenêtre, un soir, quand j’habitais à Saint-Pierre, un rodeur qui allait de voiture en voiture, inspectant l’intérieur, tentant d’ouvrir les portières. Puis il s’est aperçu que je le regardais et il s’est éloigné. Il portait sur le visage toute l’inquiétude répugnante des lascars de ce genre.

      Dans le début de ma période rue Sainte-Catherine, j’ai été victime d’une tentative de vol, sans importance, mais mémorable. Un dimanche matin, j’étais descendu au marché, dans le bas du cours Victor Hugo, et je m’étais arrêté à un étalage, sur le trottoir, pour y acheter un joli portefeuille italien en cuir rouge foncé (celui dont je me sers toujours aujourd’hui). Le marché conclu, j’ai rangé l’objet dans la poche extérieure gauche de mon blouson, et je suis resté devant l’étalage en attendant que le vendeur revienne avec la monnaie. Sur ma gauche se tenait une espèce de Balkanthrope rustaud, qui regardait ailleurs et me serrait d’un peu trop près. En m’écartant d’un pas, j’ai vu qu’il avait les bras croisés devant lui, et sa main gauche, dépassant de sous son coude droit, s’agitait dans le vide. Il m’avait vu mettre le portefeuille dans ma poche, sans comprendre qu’il était neuf et donc vide, et essayait de me le piquer, alors que je venais à peine de l’acheter.

      On a forcé mon appartement, un jour de 93, et j’ai trouvé la porte ouverte en arrivant. On m’avait volé peu de choses, mon appareil photo et un parapluie. J’ai regretté les photos. Je me souviens que je n’en avais pris que quatre sur la dernière pellicule, deux lors d’une récente et pour moi exceptionnelle visite à Toulouse, où j’avais rencontré mon correspondant Oustric, et deux portraits d’une amie, qui venait de temps en temps boire du vin blanc avec moi. Le voleur, ou la voleuse, n’avait pas touché, par ignorance ou par précipitation, des monnaies anciennes offertes par l’ami toulousain, qui trainaient sur le bord de mes étagères.

      C’est aussi dans le couloir de cette maison que l’on m’a volé un vélo, par la faute de la commerçante d’en bas, qui négligeait de tenir la porte fermée.

      Quand j’ai acheté mon premier bois, celui de Cunèges, ma mère m’a donné une quinzaine d’outils de jardin qui avaient appartenu à mes grands-parents, et je les ai naïvement déposés dans l’espèce de cabanon ouvert à tous les vents que j’avais fabriqué. On m’avait déjà volé des plantes et divers objets que j’avais apportés là. Un paysan du coin m’a donné son avis, que les voleurs sont des fainéants, que les fainéants n’aiment pas travailler, et que donc on ne me volerait pas les outils. J’ai gobé ce pauvre sophisme et me suis fait voler mes outils les uns après les autres, jusqu’à ce que je me décide à sauvegarder ceux qui restaient.

      Il y a eu aussi l’histoire de ce petit buffet, celui de la Croix, sur lequel jadis mon père déposait ses clopes. Un petit meuble très simple mais joli et ancien, un parallélipipède d’environ un mètre de large, sur cinquante centimètres de haut et un peu moins en profondeur. Il faisait partie des affaires que ma mère avait récupérées après le décès de la grand-mère et avant la mise en location de la maison. Lorsque je suis devenu à mon tour propriétaire de la maison, ma mère m’a offert ce meuble, que j’allais en quelque sorte rapporter à sa place. Je l’ai chargé sur la banquette arrière de la voiture, et me suis arrêté passer un moment au bois de Cunèges, avant de remonter en Charente. Mais quand je suis revenu à ma voiture sur le bord de la route, elle avait été forcée et le buffet avait disparu. Je ne l’ai possédé que quelques heures. Il m’en est resté la photo.

      On ne m’a presque rien volé à la Croix, ce qui m’étonne. Les premiers temps, je fermais le portail au moyen d’une chaîne, que je passais à la jointure des deux battants. Et quand j’étais sur place, je laissais la chaîne accrochée entre deux barreaux. On me l’a prise. J’en ai racheté une deuxième. On me l’a volée pareillement. Depuis j’y ai renoncé, je m’en passe. Il y a aussi un livre que j’aimais bien, un recueil de dessins d’Aslan, qui ne peut avoir été pris que par un de mes visiteurs. Un esthète, qui aura eu un moment de fébrilité, je le comprends.

      Rien de grave, dans l'ensemble, j'ai eu de la chance.