Ces derniers temps j'ai lu les deux livres de droite, que j'avais commandés au Père Noël (outre celui de Schopenhauer).

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L'un d'eux est Une guerre au couteau, sous-titré Algérie 1960-1962, un appelé pied-noir témoigne. Ce livre ne m'avait pas assez attiré pour que je l'achète au moment de sa parution, fin 2004, mais finalement j'ai voulu le posséder car il est à ma connaissance le seul publié par un auteur dont j'aimais les articles sérieux, à l'époque où je lisais Rivarol. Angelelli, né à Alger en 1934, raconte honnêtement ce que fut sa vie de soldat dans la wilaya paumée de Bordj Bou Arreridj. A vrai dire je n'y ai pas appris grand chose que je ne sache déjà, par les documents ou par la rumeur, sur les brutalités de l'armée française et sur celles, pas moindres, des nationalistes du FLN. L'auteur ne cache pas la part qu'il a prise aux tortures et aux exécutions, et n'en a pas de remords. Son témoignage est troublant pour un lecteur d'aujourd'hui, en tout cas pour moi. Je ne me sens capable ni de l'approuver, ni de le désapprouver, je m'estime surtout heureux que le sort ne m'ait pas conduit dans ce genre d'aventure. J'ai pensé aussi à mon pauvre père, né un an avant l'auteur, et qui aurait eu tout à fait l'âge d'être pris dans le tourbillon, si sa santé ne l'avait tenu à l'écart de la vie militaire. Se félicitait-il d'y avoir échappé, ou au contraire se sentait-il diminué par rapport à ses contemporains? Je m'aperçois maintenant que je n'en sais rien, et que je n'ai jamais eu l'idée d'en parler avec lui. Le texte est censé avoir été écrit aussitôt après la guerre, dans les années 62-63, et légèrement remanié à l'occasion de sa publication tardive. J'y remarque la bizarrerie de l'expression «gauche caviar» (p 267) qui n'avait sans doute pas encore cours à l'époque. J'ai relevé p 226 une courte phrase, qui fait un petit alexandrin grisâtre : «Je n'étais plus sensible aux cahots de la piste.»

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Le second livre, ce sont Les massacres de septembre, de G. Lenotre (l'historien favori de Michel Ohl et de Céline, entre autres amateurs d'histoire pittoresque). Je ne sais ce qu'il en a été des différentes rééditions de cet ouvrage d'abord paru en 1907, mais je dois dire que l'édition courante (chez Archéos, 2012) est assez négligée : coquilles nombreuses, aucune disposition typographique distinguant la parole de l'auteur et les documents qu'il reproduit, foutoir des notes en fin de volume (il y a trois notes n° 57, et deux séries de notes différentes numérotées de 57 à 61…). Ce traitement est regrettable, pour un livre aussi digne d'intérêt, qui consiste essentiellement dans le recueil d'une dizaine de témoignages, devenus introuvables ou restés jusqu'alors inédits, de rescapés de ces bizarres massacres survenus principalement à Paris les 2 et 3 septembre 1792, mais aussi dans quelques provinces et les jours suivants, au cours desquels entre mille et deux milles détenus sans défense (physique ni juridique) ont été soudain lynchés dans les cours des prisons ou juste à l'extérieur des bâtiments, ce qui reste comme une tache indélébile sur l'honneur de la république en gestation. D'après ce que je lis par ailleurs, on discute encore aujourd'hui la part de responsabilité due à la furie populaire spontanée (facteur toujours douteux) et celle des autorités : les meilleurs des républicains ont naturellement réprouvé ces actes ignobles, dont les auteurs ont du reste été poursuivis, même si ce fut tardivement et mollement, mais il y a probablement eu, sinon complot, certaine entente ou préparation à quelque niveau dans la Commune insurrectionnelle, sans quoi par exemple on a du mal à expliquer comment les bourreaux de divers endroits auraient comme par hasard eu l'idée d'un même stratagème pour éviter les mouvements de rébellion : après avoir interrogé le prisonnier dans un semblant de procès ne durant parfois que quelques instants, on le faisait sortir par un guichet en lui criant «A l'Abbaye», s'il était à la  Force, ou «A la Force», s'il était à l'Abbaye, semblant ainsi lui annoncer son transfert dans une autre prison, alors que pour les bourreaux qui l'attendaient juste après, il était convenu que cela signifiait «A mort» (voir pages 137, 255). Une vague d'arrestations avait commencé de remplir les prisons dès la journée du 10 août (prise des Tuileries). On poursuivait en principe les «ennemis de la nation» qui avaient soutenu le roi, et l'on arrêtait en fait beaucoup de gens qui n'avaient pas grand chose ou rien à se reprocher, principalement des nobles et des religieux, leurs proches, leurs serviteurs restés fidèles. On ratissait large : chez Untel que l'on était venu prendre, comme il n'était pas là, on emmenait le père à sa place (263). Avant de passer en «jugement» expéditif devant une table où siégeaient deux ou trois «juges» improvisés, les prisonniers étaient dépouillés des biens qu'ils portaient sur eux (portefeuilles, montres, bagues, diamants, assignats), lesquels étaient en partie consignés, et en partie disparaissaient dans les poches des «justiciers» (142). Aussitôt expédiés aux mains de bourreaux avinés, les condamnés étaient assommés ou égorgés, à coups de barre de fer, de hache, de sabre, etc (passim). Les cadavres étaient parfois mutilés ou décapités, et l'on paradait avec des têtes, des oreilles, divers organes. On traînait les corps pour les entasser à l'écart, sans toujours se soucier d'achever les agonisants (182). La populace assistait aux exécutions en applaudissant, en huant, en prêtant la main à l'occasion. Pour ce que l'on en sait, les massacreurs (les «septembriseurs») n'étaient cependant pas des misérables mais le plus souvent de petits commerçants ou artisans : tailleurs, épiciers, cordonniers, horlogers, coiffeurs … et des bouchers naturellement (15). Les explications topographiques de Lenotre, quant à la disposition des bâtiments et des rues, ne sont guère utiles pour quelqu'un comme moi, qui connais mal Paris et n'y vais quasiment jamais, mais j'apprécie le goût de la précision, dont il fait preuve dans ses commentaires. Les textes qu'il produit sont tous intéressants mais de force inégale. Les témoignages de la marquise de Tourzel ou de certain «vieillard» m'ont paru assez ternes, tandis que d'autres sont poignants et tiennent en haleine. Mon préféré est peut-être celui de Jourgniac de Saint-Méard, précédé du portrait savoureux que trace l'historien de ce drôle de personnage, roturier gascon, parvenu à un certain rang social grâce à un engagement dans l'armée, auto-proclamé noble mais pas défavorable aux idées nouvelles (147-149). «Badin et bon vivant», «il avait, des Français d'autrefois, la sensibilité, l'esprit, l'honnêteté, et aussi les jolis défauts complémentaires de ces qualités nationales, la naïveté, la légèreté, la hâblerie». Ayant abandonné les armes, il s'était installé à Paris où il publiait un journal satirique, recueil de bons mots et de poésies. J'adore la formule de Lenotre selon qui Jourgniac, devant la révolution menaçante, «croyait éteindre cet immense incendie en versant dans la flamme un flacon d'eau de lavande» (de l'eau de lavande, me dis-je, voilà ce qu'il faudrait, mieux que l'eau de Cologne, pour apaiser mes joues après m'être rasé, mais où en trouverai-je, si l'on en trouve encore?). Le livre dans l'ensemble donne une bonne idée de ces journées folles, à l'ambiance tragique et incertaine, où selon le moment tout pouvait arriver, le pire et le meilleur, ainsi que dans les rêves. Il y a quelques cas de sauvetage miraculeux, comme ces trois hommes que leur aspect ne désignait pas particulièrement et qui, dans un moment de confusion, se mettent à faire semblant de délibérer, comme s'ils faisaient partie des organisateurs, et parviennent ainsi à échapper (134). Les sentences elles-mêmes sont parfois surprenantes, certains accusés réussissant à en imposer aux juges, grâce à leur prestance, tandis que d'autres, guère coupables, se laissent condamner pour leur air effaré et leurs balbutiements (263). Les casuistes ont tout loisir d'examiner la responsabilité de ceux qui, bien intentionnés au départ, se laissent emporter dans le tourbillon, telles ces personnes envoyées pour calmer les esprits et présidant finalement à des tueries (210), ou les deux émissaires se retrouvant à leur tour menacés par les enragés, après avoir fait remarquer que les objets pris aux accusés n'étaient pas enregistrés (142). Il y a çà et là les détails saisissants : les meurtriers qui, leur besogne accomplie, vont tranquillement passer la soirée «au caffé rue de Seine» (224), le nom d'un malheureux qui tente en vain de s'enfuir par les toits (Caraco, 107), les deux oeufs qu'une main charitable tend à la fenêtre d'un affamé, qui les refuse faute de pouvoir les cuire (ibidem), la tache de lumière que le clair de lune projette sur le sol, avec l'ombre de trois barreaux, sous les yeux de prisonniers prostrés (157). Cet ouvrage est ainsi plein de révélations. Et comme disait Jourgniac, «Quel est l'homme qui lira (ces) détails sans que ses yeux se remplissent de larmes, sans éprouver les crispations et les frémissements de la mort»...