10413426_10205622392502082_746651147118795074_n

Est-ce d'avoir connu plusieurs deuils l'an passé, ou parce que je ne me sens moi-même pas très gaillard, jamais je n'ai eu aussi peu envie de présenter des voeux de bonne année, dont l'idée seule («et la santé, surtout») me déprime. Je me suis contenté de reproduire une carte de voeux ancienne sur Fb, et de répondre à ceux qui m'avaient adressé les leurs, auxquels j'étais tout de même sensible, surtout quand il ne s'agissait pas d'un simple mail impersonnel envoyé gratis par le net à des centaines d'exemplaires.

J'avais plus ou moins pris la décision d'arrêter d'écrire avec la nouvelle année, mais je vois que cette manie perdure. Il faudrait que j'essaye un truc. L'acupuncture, peut-être?

J'ai vu deux films, ces derniers temps. A la télévision, Le secret de Brokeback Mountain, d'un certain Ang Lee (2005). Vu la réputation de l'oeuvre, je faisais le gros dos en m'attendant à un navet de pure propagande homosexiste, et ce n'est pas tout à fait le cas. Bien sûr, les hétéros y sont présentés plus souvent qu'à leur tour comme des brutes bornées ne rêvant que de casser du pédé, et les deux héros comme de bons gars, dont on souligne à gros traits l'origine sociale humble. Mais enfin cette assez belle histoire d'amour se laisse regarder (oui, un coeur de midinette bat dans mon large thorax de straight) et j'apprécie de voir que sur le plan moral, les protagonistes ne sont pas toujours montrés à leur avantage : entre autres détails, la muflerie du premier marié vis-à-vis de son épouse n'a rien d'exemplaire, à mes yeux sévères. Un critique a reproché au film son esthétique de carte postale, mais n'étant moi-même pas ennemi des cartes postales, j'ai aimé toutes ces belles vues bien cadrées, bien composées, bien colorées. En me renseignant dans Wiki, j'étais surpris d'apprendre que les deux acteurs jouaient là des rôles de composition, n'étant eux-mêmes visiblement pas homosexuels, et que celui des deux qui survit dans la fiction est déjà mort dans la réalité, à pas même trente ans, d'une surdose de médicaments. Je n'ai toujours pas compris la signification du toponyme du titre, mais ça ne me manque pas vraiment. B.

J'ai regardé par ailleurs L'Anglaise et le duc, d'Eric Rohmer (2001), dont le Père Noël m'a gentiment offert le disque. Autant Rohmer m'avait insupporté avec son Perceval le Gallois (E), autant ce film-ci m'a ravi. J'ai beaucoup aimé l'artifice technique par lequel on a l'impression de voir les personnages évoluer au milieu de peintures (même si ces peintures par elles-mêmes n'étaient pas extraordinaires). J'ai aimé les deux acteurs principaux (le duc Jean-Claude Dreyfus et l'Anglaise Lucy Russell, laquelle m'agaçait un peu au début mais a conquis mon coeur vraiment de scène en scène) et certains des secondaires, comme Alain Libolt. J'ai apprécié que le réalisateur ait le courage de montrer quelques aspects de la Terreur, sans pour autant faire un film royaliste ou anti-républicain. J'ai aimé le français légèrement suranné des dialogues. J'ai eu envie de boire un verre de porto. A.

Hier à midi, après avoir hésité, je suis allé participer à la minute de silence qui était organisée dans mon entreprise publique suite à l'attentat contre Charlie-Hebdo. La décision n'était pas évidente pour moi, car au fil des ans, et il en a passé quelques uns depuis ma jeunesse, je me suis beaucoup éloigné de l'esprit soixante-huitard, pour faire bref, que représente ce journal, et qui, d'anticonformiste qu'il fut en son temps, incarne aujourd'hui l'idéologie dominante. Mais en fin de compte il m'a paru correct d'aller marquer publiquement ma solidarité, par principe, en tant qu'Occidental de base, c'est à dire quand même grosso modo républicain, démocrate et laïc, face à la guérilla islamiste affolée. A cette occasion le président de l'institution a prononcé un petit discours, mais comme j'étais assez loin et que son micro n'était pas branché, je n'en ai rien entendu et ce n'est peut-être pas plus mal. Dans la matinée, un chef de service avait adressé à ses «chères et chers collègues» un mail humaniste où il déclarait : «Parce que qu'apprendre, étudier et enseigner les langues étrangères (…) c'est apprendre, étudier et enseigner avec sérieux les mots des autres, c'est découvrir avec joie la pensée des autres, c'est s'émerveiller avec plaisir du pluralisme des idées des autres…», à quoi je n'ai pu me retenir de répondre que «Cela est fort bien, cher Monsieur, mais pour ma part, quand les «idées des autres» consistent à mitrailler des dessinateurs, j'ai du mal à m'émerveiller.» Ce cuculte de l'Autre m'insupporte. Bref, je me suis quand même tapé la minute de silence, mais je n'ai pas voulu brandir un petit écriteau disant «Je suis Charlie». Non, je ne suis pas Charlie, et non, je ne participerai pas à ces pitreries.

Il y avait une ambiguïté, dans tous les hommages rendus aux victimes, car il était incertain qu'on les rendait à des victimes du terrorisme, ou à des héros de la liberté-d'expression-de-gauche, qui permet à des publications comme Charlie de dégueuler si élégamment sur tous ceux qui ne pensent pas comme elles. J'ai dans l'idée que si l'attentat avait frappé par exemple Rivarol, on n'aurait pas vu beaucoup de gens défiler avec un écriteau «Je suis Rivarol».

Parmi les morts célèbres de cet attentat, les cinq dessinateurs, qui étaient tous talentueux, mais plus ou moins bien inspirés, mes préférés étaient sans doute Wolinski et Honoré, le premier pour l'humour, le second pour le trait.

Un drame comme cet attentat provoque immanquablement l'échauffement des esprits, et j'y ai perdu au moins un ami. Comme l'ancien journal Hara-Kiri Hebdo a pris je crois le nom de Charlie-Hebdo par dérision envers Charles de Gaulle (ce personnage méprisable…) et comme il avait salué bassement la mort de ce dernier par le célèbre titre «Bal tragique à Colombey : un mort», j'ai cru de bonne guerre de retourner l'insolence contre ceux qui en ont usé si généreusement, et j'ai passé sur Facebook cette blague : «Bal tragique à Charlie-Hebdo : 12 morts.» Un de mes «amis» de Fb, qui fut aussi un copain réel, l'a si mal pris qu'il m'a injurié. Il m'a fallu lui dire adieu, que faire d'autre? Mais cet épisode me déprime, au moment où je n'ai pas besoin de ça.

J'ai fait un exploit, hier soir, j'ai pris le tram pour aller jusqu'à Bordeaux. Je voulais me rendre à un vernissage dans le secteur de la Rousselle. En chemin je me suis arrêté un instant devant la vitrine de la boutique de filets Larrieu Frères. Son air ancien lui donne une sacrée gueule, en plein quartier bobo. J'ai remarqué qu'un écriteau avertissait : «Le magasin ne se visite pas». Quel dommage. Enfin, je comprends : ils seraient débordés par la demande. Mais bon, j'avais autre chose à faire.