Schopenhauer_3

Le matin, vaine sortie en quête de pain et de vitraux, tous les magasins semblant fermés, comme l'étaient l'église Notre-Dame de la Chapelle et la chapelle des Brigittines, jusqu'où je suis allé. La belle grande façade blanche de l'église était salopée par une énorme inscription «Ni dieu ni maître», répétée à côté dans une deuxième couleur de peinture, au cas où l'on n'aurait pas saisi du premier coup la profondeur du message. Je devrais être blasé devant ce genre d'exploit, mais je ne peux m'empêcher de penser que les auteurs mériteraient qu'on leur apprenne les manières. Ils savent qu'ils ne risquent pratiquement rien, ayant d'abord eu la prudence de ne s'en prendre ni à une mosquée, ni à une synagogue. Pour ma part, n'étant plus très catholique, je me sentirais assez peu obligé au pardon, le cas échéant.
Nous ne fîmes pas grand chose, ce jour. Nous avançâmes jusqu'au Jardin botanique, qui n'avait pas fière allure.
De retour sur la Grand Place, nous avons vu deux femmes qui tenaient chacune devant elle un écriteau où elles avaient écrit «Free Hugs» (accolades gratuites). C'était amusant, mais elles n'avaient guère de succès. Il faut dire qu'elles n'étaient pas non plus très attirantes, mais peut-être venaient-elles d'arriver. Il semble qu'en fait le message ne s'adressait pas à n'importe qui, car elles m'ignoraient totalement et n'avaient d'yeux que pour ma compagne. C'étaient, je suppose, des lesbiennes-féministes-révolutionnaires. Bon, nous passâmes notre chemin.
En considérant les étalages bien fournis des marchands de souvenirs, je me suis demandé quel pouvait être le plus ridicule de ces articles (qui ne le sont pas tous). A la réflexion, je désignerais peut-être le bonnet simili-inca marqué Brussels, avec des pompons qui pendouillent sur les côtés.
Le second des livres que j'avais emportés avec moi était le plus mince de ceux que le Père Noël m'a offerts la semaine dernière, les Aphorismes sur la sagesse dans la vie, d'Arthur Schopenhauer. A vrai dire, vu le profil de ce que l'on appelle d'ordinaire aphorismes, je m'attendais à des énoncés beaucoup plus brefs que ces longs développements, dans lesquels j'ai un peu la flemme de me plonger. Mais en y faisant quelques incursions ces jours-ci, j'y découvre plus d'une phrase à mon goût. Le tempérament d'un vieux râleur transparaît et m'amuse, dans des observations comme celle-ci : «J'accorde toute ma considération (...) à celui qui étant inoccupé, parce qu'il attend quelque chose, ne se met pas immédiatement à frapper ou à tapoter en mesure avec tout ce qui lui tombe sous la main, avec sa canne, son couteau, sa fourchette ou tout autre objet.»
Mais voilà qu'approche l'heure de repartir, il faut préparer les bagages. Adieu Bruxelles, adieu belles façades, adieu vin chaud et fromage de Herve...