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A l'entrée de ce nouveau week-end, je repense à celui de la semaine dernière, qui avait commencé pour moi dès le jeudi. Je me proposais de faire cette fois ma visite mensuelle en Charente, et comptant profiter du trajet d'aller pour accomplir avec un peu d'avance la tournée de Toussaint des cimetières familiaux, j'avais pris à cet effet quelques heures de congé pour être libre dès le jeudi midi. La journée devait s'avérer plus funéraire encore que je ne l'avais prévu, car ce fut le jour de l'enterrement de Michou. Je n'envisageais pas de l'accompagner en milieu d'après-midi jusqu'à sa dernière demeure au fin fond des Landes (où je me réserve toutefois d'aller un de ces jours), mais je pouvais au moins assister au service religieux qui se tenait à Bordeaux sur les deux heures, en la chapelle de l'hôpital Saint-André, sans me retarder trop. Comme chaque fois que je dois affronter une situation inquiétante, j'avais auparavant avalé un calmant. Il m'a en effet détendu, mais ne m'a pas rendu plus bavard que d'habitude, et j'étais à peu près incapable de parler, sauf pour saluer les gens que je connaissais, ou répondre aux rares questions que l'on m'a posées. J'ai revu là, comme il arrive dans ces circonstances, quelques personnes que je n'avais pas rencontrées depuis longtemps. Sans en avoir la certitude, j'ai cru reconnaître dans l'assistance deux éditeurs qui ont bonne réputation, mais auprès de qui je dois en avoir une assez mauvaise, si je me rappelle bien du peu d'égards avec lesquels il avaient refusé jadis quelque traduction que je leur proposais (était-ce Kilodney? un auteur que Michel prisait, pourtant) ou alors je me trompe et maintenant qu'importe... La cérémonie était bien conçue, sobre, agrémentée de musique religieuse russe en sourdine. La dame qui officiait avait un léger accent («Est-elle allemande?» a demandé quelqu'un à la fin près de moi) mais parlait d'une voix claire et agréable. A un moment le fils du disparu, Nicolas, a lu une déclaration, avec une assurance remarquable, que je lui ai enviée. Quant tout fut terminé, comme je ne suis pas bien à mon aise dans ces occasions sociales, et comme par ailleurs j'avais encore fort à faire, je suis parti sans m'attarder. Il me fallait d'abord regagner ma voiture en banlieue, où je me suis rendu comme j'en étais venu, en voyageant debout dans un tramway-bétaillère, bondé d'étudiants jacassants. Mais ensuite j'ai fait bonne route, et j'ai eu le temps de distribuer mes chrysanthèmes à Moragne et à Vandré, avant de rejoindre La Croix. Je me suis écroulé ce soir-là sans cachet et j'ai dormi d'un trait du soir jusqu'à l'aurore. On annonçait un temps maussade mais il a fait assez beau pendant ces trois jours, j'ai pu tranquillement vaquer à mes affaires et visiter les bois.