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La principale nouvelle de ces derniers jours a été la vente en bloc de la collection de livres que j'appelais ma «librairie». Un libraire pour de bon, venu de Poitiers visiter la brocante de fin juillet à la Charrière, avait remarqué que je vendais de bons livres à bon marché. Je lui ai signalé que j'en avais d'autres, et que je pouvais lui en mailer la liste complète, d'une trentaine de pages. Après en avoir discuté au téléphone, il a bien voulu m'acheter le tout, contre une somme équivalant pour moi à deux mois de salaire. Il est venu lundi et a tout emporté ou à peu près, dans sa camionnette. Il a fait une bonne affaire, car il pourra largement en tirer bénéfice, et j'en ai fait une pas mauvaise, en me débarrassant d'un coup d'un stock de marchandise que j'écoulais laborieusement, via la brocante ou la poste, avec les éternels problèmes d'emballage et de pesage, d'affranchissement et de paiement. Avant la venue du libraire, j'avais procédé au récolement de la collection, et par scrupule j'avais préparé quatre listes, que j'ai présentées à mon client : celle des livres vendus entre temps dans une seconde brocante (une dizaine, plus deux que j'ai promis à une acheteuse de Bordeaux), celle des livres perdus ou en tout cas introuvables (une douzaine aussi, probablement vendus sans en avoir pris note), celle des livres regrettés (en tout cinq, dont il a bien voulu me laisser quatre, un recueil de poèmes de Hugo, un des fables de La Fontaine, et les dictionnaires en images Duden du français et de l'espagnol), enfin celle des livres que j'avais exclus de la transaction (essentiellement les deux auxquels je n'avais pas attribué de prix mais juste la mention «faire offre»). Ce n'était qu'en petite partie une bibliothèque personnelle, mais naturellement je l'ai vue partir avec quelque regret, car c'est un peu de moi qui s'en allait avec. Dans les points positifs, outre l'entrée d'argent inattendue, il y a que je me retrouve avec des étagères vides, où je vais pouvoir ranger des affaires qui traînaient çà et là. Je ne voudrais pas terminer ce paragraphe sans remercier, s'il y en a qui me lisent, les nombreuses personnes qui, depuis des années, m'ont aidé en m'achetant des livres de temps en temps.

Il y a de cela une trentaine d'années, Laurent Septier et Anny Lazarus m'avaient rapporté de Chine un cadeau précieux : un sceau en pierre à savon rouge, figurant un caractère censé se prononcer plus ou moins exactement comme mon nom, et orné à l'autre bout d'un petit animal sculpté dans le même bloc. Ce bel objet étant perdu depuis des années, j'ai repensé à lui de temps en temps avec non seulement du regret, mais aussi quelque honte vis-à-vis des généreux voyageurs. Or voilà qu'à l'occasion des rangements consécutifs à ma vente de livres, en ouvrant une boîte poussiéreuse, j'ai la bonne surprise de tomber sur le sceau chinois. Je l'ai retrouvé, je l'ai.

Il y a quelques semaines, j'ai retrouvé visiblement mortes les deux petites pousses de châtaignier que j'avais réussi à maintenir vivantes pendant deux années, dans une de mes parcelles où la présence de fougères m'avait fait supposer que le sol était convenablement acide pour cette espèce. J'étais justement venu leur apporter à chacune un bidon d'eau, mais par simple acquis de conscience car le temps peu estival de cet été me laissait penser qu'elles n'en manquaient pas. En repartant, je m'en voulais beaucoup d'avoir bêtement laissé périr ces deux plantes. Mais en y réfléchissant, j'ai réalisé que si je n'avais vu aucune feuille sèche pendant aux rameaux ou gisant au pied des arbrisseaux, c'est qu'ils n'étaient pas morts de soif : leurs feuilles bien vertes avaient tout bonnement été mangées par un animal, sans doute un chevreuil. Je me sentais moins coupable, après cette considération, mais je le suis quand même, si je songe à la raison pour laquelle les deux petits châtaigniers ont été broutés maintenant et pas avant. Au début de l'été je les ai pourvus d'un généreux tapis de déchets végétaux, répandu à leur pied pour maintenir l'humidité du sol. Je leur offrais ainsi une bonne protection, mais ce faisant il se peut que je les aie rendus plus repérables, visuellement ou olfactivement. Ce serait alors un cas où le mieux a été l'ennemi du bien.

Un des rares luxes de ma vie dans cette maison est que depuis ma place à table, devant la cheminée, la fenêtre à ma gauche donne vue sur le jardin, et principalement sur le bassin qui se trouve à une douzaine de mètres. Ce point d'eau est bien connu des oiseaux du quartier, où ils viennent tour à tour boire ou se baigner. Tourterelles, merles, moineaux, étourneaux… Les plus légers, comme les chardonnerets, peuvent se poser sur les feuilles des nénuphars. Les plus lourds restent sur le bord, ou s'aventurent sur la dalle en pente douce que j'ai installée à un bout, et qui permet de s'avancer dans l'eau pour s'y ébrouer. Quand je suis seul, je garde en permanence mes jumelles sur la table, à portée de main. Je m'en sers à l'occasion pour m'assurer de l'identité d'un spécimen, ou pour le seul plaisir d'observer les bestioles de plus près. Je n'ai pas vu d'oiseau rare, cet été, mais quand même quelques uns dont je ne suis pas très familier : une linotte, quelques verdiers.