RogerBILLE

J'ai appris samedi dernier que mon oncle Roger était mort dans la nuit. Cette mauvaise nouvelle n'était pas vraiment une surprise, je le savais mal en point. C'était le frère de mon père, l'homme dont je racontais récemment qu'il m'avait appris à me raser avec un rasoir jetable.
Mon père et lui étaient les deux enfants de l'électricien Maurice et de l'institutrice Alix. Ils étaient nés respectivement en 1933 et 1937 à Moragne, un petit bled au fin fond de la campagne, à l'est de Rochefort. A ce que je crois savoir, leur mère est morte en 1943, peut-être de la tuberculose. Leur père s'est ensuite remarié avec une autre instite, qui ne souhaitait pas élever les enfants du premier lit, lesquels furent confiés à leur tante Laure, dans un village voisin, un peu plus important, nommé Lussant. Je ne sais si ce père, mon grand-père paternel, a dès lors négligé sa descendance, mais je me rappelle que de mon temps il brillait par son absence auprès de nous, j'ai dû ne le voir que deux fois dans ma vie. Mon père a passé le reste de son enfance à Lussant, tandis que son frère a connu un destin tout différent. Parce qu'il souffrait lui aussi de troubles respiratoires, Roger, peut-être sur la suggestion de sa belle-mère, a été envoyé en Provence, dans l'école de Célestin Freinet, dont il a toujours gardé le meilleur souvenir. Il fait partie des écoliers que l'on voit dans un film où le rôle de Freinet est joué par Bernard Blier. Il y prononce une répartie bébête, demandant «un faux quoi?» à quelqu'un qui parle de fossile. Il est longtemps resté dans sa région adoptive et a gardé toute sa vie l'accent de Marseille. Après avoir été pensionnaire quelques années dans cette école, il est devenu marin, peut-être mécanicien à bord de bateaux qui assuraient des liaisons entre Marseille et Alger. Je crois savoir qu'un ancien de la profession a été en quelque sorte son tuteur et l'a initié au syndicalisme, et peut-être à la politique, si bien qu'après quelques années, il est devenu permanent dans un syndicat de marins. Je ne sais si ce changement est intervenu avant ou après la guerre d'Algérie, au cours de laquelle il a été blessé. Il était à bord d'un camion qui a sauté sur une mine, dans lequel les hommes couchés ou assis ont été tués ou grièvement blessés, tandis que lui qui se tenait debout a seulement eu les chevilles brisées. Je ne sais plus si c'est lui-même qui m'a raconté cela. Je me rappelle avoir voulu l'interroger sur la guerre d'Algérie, mais il ne tenait visiblement pas à en parler. J'ignore aussi quand et comment il est entré au service du Mouvement de la Paix, je suppose que ce fut par l'intermédiaire du Parti communiste. Il y fut un secrétaire d'une certaine importance, chargé de missions internationales, conférencier, et pour ce poste il a dû habiter Helsinki plusieurs années, je dirais dans la décennie de 70. C'est en pensant à cette période de sa vie que je me suis mis, plus tard, à le désigner comme «mon oncle du KGB», en ne plaisantant qu'à moitié. Il nous envoyait des lettres chargées de timbres exotiques, provenant de pays plus ou moins lointains, mais en général situés dans la sphère soviétique ou dans le Tiers-Monde. Quand il nous rendait visite, environ une fois l'an, ce n'était pas l'oncle d'Amérique que nous recevions, mais en quelque sorte l'oncle de Russie, avec ses cadeaux et ses gadgets, ses anecdotes et ses blagues. Mon père et lui se ressemblaient beaucoup physiquement, mais le premier toujours maigre, et le second tendant à l'embonpoint. Je crois qu'ils s'entendaient assez bien, mais leurs psychologies étaient très différentes : autant mon père était un taciturne, dont le grand plaisir était la pêche à la ligne, autant Roger était un bavard intarissable, aimant voir du monde, boire et manger. C'était, comme on dit, une forte personnalité, un charmeur, quelqu'un qui se remarquait au sein de n'importe quel groupe, et c'est certainement grâce à son charisme que cet homme, qui n'avait pas fait d'études, a pu mener sa carrière. Il avait de la prestance en public, dont je m'étais rendu compte en particulier lors d'une causerie «pour la Paix» qu'il était venu donner dans une salle de Caudéran ou de Saint-Augustin. Il aimait la cuisine et a tenu un temps une chronique gastronomique dans un journal. Nous avons quelquefois passé des vacances ensemble, sa famille et la nôtre, chez l'oncle et la tante Zahnd, à Collonges, un village de Côte d'Or où ce couple sans enfants passait la meilleure moitié de l'année, et l'autre à Paris. Après la mort de mon père, l'été 81, il m'a gentiment invité, avec ma compagne d'alors, à passer quelques jours avec lui dans un gîte du Gers, en compagnie de ses deux filles et de la mère de la seconde. Il me choquait un peu par sa rudesse affichée envers l'aînée, et sa préférence marquée pour la cadette. Il a continué de venir nous voir de temps en temps, tantôt l'été, tantôt l'hiver, chez ma mère avec qui affleurait une certaine rivalité, surtout quand ils jouaient au scrabble. Depuis son retour de Finlande, il habitait Argenteuil, dans le Val d'Oise, où il m'a hébergé une paire de fois. (Voilà une liste que j'aimerais avoir, celle des fois où je suis allé à Paris, il y en a peut-être une dizaine). Pour ses dernières années d'activité, le Parti lui avait trouvé une invraisemblable sinécure, comme président d'une mutuelle d'assurance. Il était venu passer quelques jours avec moi dans le gîte de Fournel que nous louions, au début des années 90. Il y avait eu un incident, un soir où nous dînions avec des parents de la mère de mon fils, et où par une dérive de plaisanterie malsaine certaines personnes s'étaient mises à s'adresser à Roger par un nom féminin. Il avait tout d'un coup tapé du poing sur la table et menacé de casser les dents au premier qui recommencerait. Il est en effet certaines requêtes qui ne sont bien comprises que quand elles sont formulées clairement. Il y avait en lui de la truanderie. Je me rappelle qu'un jour il m'a demandé si je ne pouvais pas lui procurer quelque bout de bois assez court et solide, comme un manche de marteau, qu'il pourrait ranger facilement à côté de son siège de conducteur. Je n'ai pas compris tout de suite qu'il voulait en fait une matraque, en cas de besoin. Il appelait ça une gomme, «la gomme à effacer le sourire». Je me rappelle aussi qu'il était venu à Bordeaux dans le milieu des années 90, et que nous avions passé une soirée avec l'amie algérienne que je fréquentais alors, et une copine marocaine à elle. Dans la conversation, mon oncle nous avait surpris en rétorquant à je ne sais plus quel propos, que «les Espagnols, c'est des Arabes». Je l'aimais beaucoup, et lui aussi m'a toujours marqué un attachement évident. Il avait de l'estime pour mes études et mes connaissances, mais aussi une affection sincère et fidèle pour ma personne. Malgré quoi je me suis quelque peu éloigné de lui sur la fin du siècle. Cela tenait en partie aux désaccords politiques, qui s'étaient installés puis accrus entre nous depuis que j'avais entrepris de me renseigner par mes propres moyens sur les merveilles du communisme, allant de désillusion en désillusion, mais nous trouvions toujours moyen de nous entendre. Il y a eu surtout les soupçons qu'ont éveillés en moi certaines opérations qu'il a menées. Je n'ai jamais eu le courage de lui exposer ouvertement mes sentiments sur le sujet, et je ne saurai jamais s'il a compris que ces affaires avaient pourri nos relations. Malgré mon attachement, je n'ai plus recherché dès lors sa compagnie, me contentant de l'accueillir quand il venait me rendre visite, comme il a fait tous les deux ou trois ans depuis que j'ai une maison en Charente. Je l'ai reçu alors avec la gêne des sentiments partagés entre l'amitié perdurant tout de même, et la méfiance muette mais bien installée. Quel étrange personnage. Il venait toujours généreusement chargé de vivres, de bouteilles de vin de Bourgogne, et du cassis de sa production. Il nous a emmenés une fois manger des anguilles à Lussant, du temps que mon fils daignait encore me fréquenter. Sa dernière visite remonte à l'été d'il y a deux ans, je crois. J'étais seul et nous avons passé quelque trois jours ensemble. Il a eu un accident le premier soir, alors que nous buvions du vin sur la terrasse. Une guêpe qui s'était posée sur son verre l'a piqué à la lèvre. Nous avons eu de bons moments, et les conversations amères que peuvent tenir en picolant un communiste professionnel et un anti-communiste bénévole, comme je nous définissais. Je lui ai parlé pour la dernière fois au début de cette année, au téléphone. Je l'avais appelé pour prendre de ses nouvelles, après avoir su qu'il avait été victime d'une attaque cérébrale, qui l'avait physiquement diminué. Il paraissait content que je l'appelle. Il faisait de la rééducation. Il semble qu'après quelques mois, malgré les avis contraires, il ait tenu à se rendre dans sa maison de campagne. Un matin où il n'apparaissait pas, au lendemain d'une soirée arrosée, des voisins ont appelé les pompiers, qui ont forcé la porte et l'ont trouvé gisant sur le sol, un verre brisé près de lui. Il avait depuis lors été admis dans une maison de retraite, et sa santé s'était encore dégradée de façon alarmante. Voilà pourquoi la triste nouvelle était plus redoutée qu'inattendue.
Comme il m'est déjà arrivé quelques fois, j'apaise l'angoisse du deuil en rassemblant comme je peux les souvenirs plus ou moins nets qui me reviennent du défunt, et qui en dessinent un portrait. Je le conçois comme un hommage, malgré les traits de franchise qui peuvent sembler manquer de déférence. Je ne sais ce que mon oncle en aurait pensé, s'il en serait fâché, et il n'est plus temps de discuter avec lui. C'est d'une certaine façon ce qui me paraît le plus oppressant dans un trépas, cette impression d'une porte qui s'est refermée sur quelqu'un à qui l'on ne peut désormais plus poser aucune question.
L'après-midi du jour où j'ai reçu l'annonce du décès, je suis allé travailler quelques heures à la lisière du bois où je suis en train de pratiquer une entrée. Il m'est arrivé cet incident bizarre, que j'ai été, si l'on peut dire, attaqué par un papillon. C'était un assez joli papillon, de couleur caramel, que je ne sais identifier, mais qui est peut-être une espèce de nacré. J'étais accroupi, occupé à racler la terre avec une griffe métallique, quand cet animal s'est mis à voleter autour de moi, en s'approchant plusieurs fois comme s'il voulait me toucher ou se poser sur moi. J'ai fait quelques gestes pour le chasser, mais rien n'y faisait. Il continuait à me tourner autour de son vol saccadé, avec une insistance si étrange et inattendue que cela devenait presque inquiétant, pour le moins énervant, et il a fallu que je me redresse et que je fasse de grands moulinets du bras tenant l'outil, pour qu'enfin il se décide à s'éloigner en survolant le champ d'en face. Cet assaut m'a laissé une drôle d'impression, et au bout de quelques instants la rêverie m'est venue que cette apparition insolite, c'était peut-être l'âme de mon oncle venue ainsi me dire adieu, sous cette allure légère. Pendant tout un moment cette idée m'a hanté, et j'avais beau me dire que ce n'était là qu'une fantaisie, je ne pouvais m'empêcher de ressentir un peu de la même gêne, qu'aurait suscitée la présence réelle.