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Une dame de l'université, qui avait invité le dessinateur espagnol Paco Roca à venir dialoguer avec les étudiants (le 17 avril), et qui savait que je souhaitais moi aussi le rencontrer, a eu l'attention de le conduire jusqu'à mon bureau, où j'ai eu le plaisir de m'entretenir avec lui quelques minutes en privé. A vrai dire la visite m'a pris de court, je n'avais guère préparé les quelques questions que j'aurais voulu poser, et j'étais si ému que j'entendais à peine les réponses du visiteur à celles qui me venaient quand même à l'esprit, de sorte que la communication fut plus riche en émotion qu'en information, mais j'ai pu également assister à la causerie qu'il donnait un peu plus tard dans un amphithéâtre.

J'ai déjà dit quelques mots de la plus célèbre bande dessinée de Paco Roca, Arrugas (Rides, 2007) par laquelle j'ai découvert ce créateur voilà un an et demi (voir ce journal au 18 IX 2012). Je ne lis plus guère de bandes dessinées mais celle-ci, qui me passait entre les mains, avait attiré mon attention, comme ce fut sans doute le cas pour de nombreux autres lecteurs, parce qu'elle traitait du sujet inhabituel et peu engageant de la vieillesse et de la maladie d'Alzheimer, et que j'étais moi-même à l'époque sensibilisé à la question par l'état de santé de ma propre mère. Le sujet ne suffit pas à bien faire mais Roca incontestablement a eu le talent de réussir là une oeuvre subtile, cruelle mais sans outrance, émouvante mais sans mièvrerie, habilement conduite et agréablement teintée de couleurs automnales. J'ai vu depuis l'adaptation cinématographique de l'histoire en dessin animé. J'ai relevé par ailleurs une formule de l'auteur déclarant avoir voulu dans ce récit «rendre l'ennuyeux intéressant» («hacer interesante lo aburrido»), et une d'un critique estimant que l'oeuvre a le pouvoir d' «émouvoir et inquiéter» («conmover e inquietar»).

La curiosité m'a poussé depuis lors à prendre connaissance, à défaut des oeuvres complètes de l'auteur, de celles auxquelles j'avais facilement accès dans une collection publique à ma portée. J'en rendrai compte succinctement ci-dessous.

El juego lúgubre (2001) et Las calles de arena (2009) sont les deux qui m'ont le moins touché, malgré leurs qualités, parce que ce sont des fictions du genre fantastique, auquel je suis peu sensible.

El juego lúgubre ("Le jeu lugubre") raconte les souvenirs supposés d'un homme qui aurait été le secrétaire de Salvador Deseo (Salvador "Désir", en qui l'on reconnaît évidemment Dali) à Port Lligat pendant quelques semaines de 1936, juste avant l'éclatement de la guerre civile. Le protagoniste aurait alors été témoin et lui-même victime des pratiques sadiques attribuées au peintre. Il y a en frontispice de cet album une planche magnifique, figurant l'auteur découvrant chez un antiquaire le manuscrit des supposés mémoires. Cette planche témoigne du talent d'illustrateur de Roca, qui peut ne pas se limiter au graphisme plus simple de la bande dessinée. Un point de détail m'a intrigué dans les dernières pages, où il est dit que "Deseo" aurait déclaré «n'avoir fait l'amour que deux fois dans sa vie, une fois avec Lorca et l'autre avec "Galatea"», ce qui semble contredire une mise au point tardive de Dali (était-ce dans un entretien avec Ian Gibson?) selon qui Lorca aurait tenté deux fois de le sodomiser mais les deux fois en vain.

Las calles de arena (Les rues de sable) est l'histoire d'un homme qui, devant traverser la grande ville où il habite, s'enfonce dans un vieux quartier central si labyrinthique, qu'il n'arrive plus à en sortir. Il trouve refuge dans l'Hôtel de la Torre, surmonté d'une sorte d'immense tour de Babel. Cette oeuvre est si pleine d'allusions à d'autres auteurs (Hergé, Popeye, Hugo Pratt, Karen Blixen, Böcklin et autres) qu'elle doit constituer un objet de choix pour les professeurs d'histoire de l'art, qui trouveront là matière à glose. Un problème de logique me gênait dans cette histoire, et je ne me le suis formulé qu'après avoir terminé de la lire : le protagoniste semble très désireux de parvenir à s'échapper de ce fichu quartier et ne ménage pas ses efforts à cette fin, mais alors comment se fait-il, dans les diverses occasions où il monte dans la tour, par des escaliers intérieurs et extérieurs, qu'il n'en profite jamais pour contempler depuis là-haut la zone de la ville qu'il aimerait rejoindre?

Emotional world tour : diarios itinérantes (2009) est une oeuvre composée en collaboration avec un autre dessinateur, Miguel Gallardo, un peu plus âgé que Roca (celui-ci est né en 1969 à Valence, l'autre en 1955 à Lérida) et auteur d'un livre à succès consacré à sa fillette autiste (María y yo, 2009). Les deux hommes y racontent à tour de rôle des souvenirs de plusieurs déplacements en commun pour la promotion de leurs livres, dans différentes villes d'Espagne et de l'étranger. C'est assez amusant. Il y a une dizaine de pages (p 21-30) consacrées à la genèse d'Arrugas, aux incidents qui ont conduit Roca à aborder le thème.

Senderos, una retrospectiva de la obra de Paco Roca (2009) est un épais volume où le critique Koldo Azpitarte a réuni différents documents, commentaires, entretiens, fragments et esquisses, en une somme intéressante pour quiconque veut mieux connaître l'artiste. Pour ma part j'ai particulièrement apprécié d'y découvrir la reproduction intégrale d'une série de 32 planches carrées parues par épisodes en revue, sous le titre Como cagallón por acequia, mais jamais reprises en volume (comme elles le mériteraient). Le titre est paraît-il une expression valencienne (mot à mot «comme une crotte dans le fossé»?) désignant la condition d'un individu perdu dans la vie. Cette oeuvre petite mais excellente présente une suite de scènes de comédie, ayant pour principaux sujets la vie de couple, la cohabitation, la séduction. Le talent de l'auteur comme dialoguiste y est évident, et s'y manifeste en particulier dès la première planche, figurant la discussion d'un couple dans la nuit, et dans laquelle les cases sont noires, le dessin y étant inexistant, ou réduit au tracé du texte. (Cette série est visible sur le site de l'auteur).

El angel de la retirada (2010), sur le scénario d'un certain Serguei Dounovetz, évoque le trouble d'une adolescente française, issue de la communauté espagnole formée à Argelès et Béziers par les exilés de la guerre civile, et hantée par le drame historique encore présent dans les esprits.

El invierno del dibujante (2010) est un documentaire racontant l'aventure d'une équipe de dessinateurs espagnols des années 1957-1958, qui ont quitté le grand groupe éditorial Bruguera pour fonder leur propre revue, puis ont renoncé et sont revenus dans le giron. Je dois avouer que j'ai eu du mal à suivre cette histoire, à la fois parce que je ne connais pas du tout les protagonistes ni leur contexte, et parce que le récit comporte une série de retours en arrière qui suffisent à me dérouter. Mais j'ai savouré la plastique de ces pages, la reconstitution d'une atmosphère d'époque, et une fois de plus l'habileté du dialoguiste à composer des conversations parfois enchevêtrées, notamment les savoureuses discussions entre camarades, au café ou ailleurs.

Memorias de un hombre en pijama (2011) est un recueil de chroniques autobiographiques, chaque double page ayant d'abord paru en feuilleton dans le quotidien valencien Las Provincias. Le titre tient au fait que l'auteur, dessinateur à domicile, peut se permettre le luxe de travailler tout en restant chez lui en pyjama, comme il aime. Il présente dans ces pages des incidents, des réflexions, des observations, des dialogues. Toutes les scènes ne se déroulent cependant pas chez lui, mais certaines à l'extérieur, lors de sorties pour des courses ou des visites. J'ai beaucoup aimé ce livre très drôle, très varié, très subtil, rempli d'observations très justes, comme celle sur la circulation universelle des tupperwares des mères donnant à manger à leurs fils, même quadragénaires, ou la confidence de l'auteur qu'il ne peut pas pisser («le corta el pis») s'il y a quelqu'un à côté (ayant la même faiblesse, je me sens solidaire).

Los surcos del azar («les sillons du hasard», 2013) est un fort volume (326 pages) racontant le destin aléatoire de républicains espagnols ayant dû fuir leur pays à la fin de la Guerre civile en s'embarquant à Alicante pour trouver un refuge peu accueillant en Algérie, à Oran, et parmi eux quelques combattants qui fréquentèrent d'abord les bagnes français du Sahara, puis rejoignirent le Corps Franc Africain, enfin s'intégrèrent à la neuvième compagnie (la «Nueve») de la Division Leclerc, compagnie qui fut la première des troupes alliées à pénétrer dans Paris à la Libération (on peut en lire les premières pages ici). Le dessinateur présente les événements tels qu'ils lui sont rapportés par un vétéran espagnol très âgé auprès de qui il est venu enquêter, dans le village français de Lorraine (Baccarat, près de Hablainville) où le vieil homme est installé et vit seul. Ainsi se succèdent les scènes du passé, dessinées en couleurs, et celles, plus brèves et en noir et blanc, où le jeune homme s'entretient avec l'ancien et avec un de ses voisins français. Il en ressort une remarquable construction en miroir où apparaissent des images singulières, par exemple un dessin de dessin (page 169) montrant une page du carnet dans lequel Roca note des informations et trace des esquisses. Cette stratégie narrative à deux niveaux temporels rappelle le Maus d'Art Spiegelman, que je ne connais que de réputation et avec lequel je ne pousserai pas plus avant la comparaison, sauf pour noter cette différence de taille, révélée par l'auteur lors de sa causerie, à savoir que si le vieil anarchiste semble être un personnage réel, sa rencontre avec Roca est inventée, de sorte que dans cette histoire la part de fiction est plus importante que ne le laisserait croire le ton réaliste proche du documentaire. Quoi qu'il en soit, il s'agit là d'une belle oeuvre touffue, prenante, habilement racontée, magistralement mise en forme, pleine d'images frappantes. J'ajouterai quelques mots quant au contenu historique du récit. Dans toute oeuvre narrative à contenu historique, que ce soit un roman, une pièce de théâtre, un film de cinéma, ou comme ici une bande dessinée, il faut convenir que les personnages sont comme des marionnettes sur les mains de l'auteur, qui peut les montrer à sa guise sous un jour plus ou moins favorable, selon ses propres inclinations. A ce sujet, j'avais apprécié les déclarations nuancées de Roca (in Senderos, p 100-101) insistant sur le fait que, dans une précédente bande dessinée traitant de la Guerre civile espagnole (El faro, 2004), il avait voulu ne pas en faire une histoire de bons (républicains) et de méchants (nationalistes), soulignant que le protagoniste républicain n'était pas exempt d'a priori idéologiques, et que le crime le plus grave du livre était l'oeuvre de républicains. De même dans El angel de la retirada (dont le scénario n'est pas de Roca) la remarque d'un personnage, comme quoi à l'époque «les anarchistes et les communistes s'entretuaient, et la haine entre eux étaient plus grande que celles qu'ils ressentaient envers les franquistes» présentait une réserve intéressante vis-à-vis  de la vision manichéenne souvent donnée du conflit par les commentateurs d'aujourd'hui. L'histoire de Los surcos del azar ne traite pas à proprement parler de la Guerre civile, puisqu'elle commence au moment où celle-ci finit, mais elle en aborde en quelque sorte les prolongements, car les combattants espagnols de la Nueve considéraient leur engagement contre les forces de l'Axe comme la suite logique de leur lutte contre Franco, et ils espéraient à tort qu'après leur victoire générale en Europe, les Alliés se retourneraient contre l'Espagne. Roca présente dans le livre un point de vue largement favorable à la cause «antifasciste», tout en exposant là encore certaines réserves, par exemple quand il avoue douter que lui-même serait ainsi capable de faire la guerre pour une idée (p 319), ou quand il exaspère le vétéran (p  221) en l'interrogeant sur la question des cruautés par lesquelles les Espagnols s'étaient attiré en France une «réputation de sanguinaires» (p 229), lequel vétéran finit par avouer qu'il se repent de certaines choses (qu'il ne précise pas, ibidem). Naturellement on ne peut exiger d'une oeuvre de fiction qu'elle examine et soupèse tous les aspects d'un conflit aussi compliqué. Mais pour ma part, si je devais exprimer un regret à ce sujet, ce serait à propos de la légèreté avec laquelle est évoquée l'implication communiste dans la résistance à Franco. Le protagoniste mentionne en passant que beaucoup d'Espagnols avaient rejoint la résistance après s'être ralliés au Parti communiste français (p 280) et se moque de la crainte des Occidentaux qu'un gouvernement communiste ne se soit installé en Espagne (p 312). Mais tout de même, quand on sait le genre de démocratie que le communisme a fait régner dans tous les pays où il s'est emparé du pouvoir, on est en droit de se poser quelques questions. Avec l'influence grandissante prise par les communistes pendant la Guerre civile, et l'aide soviétique, l'Espagne était-elle vraiment à l'abri d'un tel destin? Les forces démocratiques avaient-elles tort de le redouter? L'Espagne, par hypothèse, eût-elle mieux profité d'une dictature communiste que de la dictature franquiste? Que valait, en termes de démocratie, un «anti-fascisme» communiste, défendant une idéologie qui n'a jamais produit autre chose que des tyrannies largement aussi irrespirables, sinon plus, que le national-catholicisme de Franco? Il y a là, me semble-t-il, matière à une discussion que le «politiquement correct» d'aujourd'hui s'emploie à éviter autant que possible, et que ce livre n'aborde pas non plus. Je regrette aussi que cet ouvrage excellent se conclue par une courte postface dans laquelle l'hispaniste américain Robert Coale, qui a aidé Roca pour sa documentation, et qui est peut-être un bon connaisseur du sujet, fait preuve d'un parti pris outrancier, par exemple en opposant, je traduis, les «études sérieuses menées par des historiens et des auteurs responsables» et les «révisionnistes sans pudeur ni scrupules (…) aux interprétations néo-franquistes sans base scientifique». Ce propos discutable (peut-on être un historien sérieux sans être de gauche?) plombe inutilement l'ouvrage par sa teneur dogmatique, à laquelle on pourrait opposer la position plus ouverte au débat d'un autre hispaniste américain, comme Stanley Payne, mais cela nous entraînerait trop loin. J'ai voulu, par honnêteté, exprimer ces quelques réserves, ou interrogations, quant au contenu idéologique d'un livre que je tiens par ailleurs pour une oeuvre tout à fait remarquable.