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Brian Eno affirme avoir tenté plusieurs fois de tenir un journal personnel, sans jamais réussir à mener l'entreprise au-delà du 6 janvier, mais il y est enfin parvenu tout au long de l'année 1995. L'ouvrage, intitulé A year with swollen appendices : Brian Eno's diary, a paru dès l'année suivante, puis a été traduit en 1998 sous le titre Une année aux appendices gonflés : Journal. C'est un fort volume, de près de cinq cents pages, dans lequel le journal à proprement parler est suivi des «appendices» en question, une quarantaine d'essais sur différents sujets artistiques et culturels, écrits la même année. Ce livre m'a été offert voilà quelques mois par un ami qui le possédait et n'en faisait pas grand chose, et j'étais curieux de le lire parce que j'aime bien les journaux, et surtout parce que je suis fan du musicien Eno. A vrai dire je n'ai pas trouvé dans ces pages autant que j'en espérais, il s'est avéré que bien des aspects de la vie familiale, professionnelle ou mondaine de l'auteur ne m'intéressaient pas beaucoup. Mais j'évoquerai ici quelques uns des points qui ont retenu mon attention.

Il y a dans les premières pages, sous le titre «Les gens», une présentation par ordre alphabétique des personnages les plus récurrents, les proches de l'auteur, sa femme, ses deux petites filles (3 et 5 ans), une fille plus âgée née d'une première union, des artistes, principalement Bowie et des membres de U2, etc.

Eno fait un bel éloge d'un livre qu'il a lu en avion, livre dans lequel «on a envie de souligner chaque phrase afin d'y revenir et de la savourer de nouveau» (10 janvier). J'aime à la fois l'exagération du propos, et le choix du soulignement de phrase comme symbole du plaisir de lecture.

Oh, comme souvent il y a là pas mal de phrases que j'ai moi-même soulignées pour le plaisir de m'y reporter, mais dont je ne parlerai pas ici parce que je n'ai rien de spécial à en dire.

Bowie, qui ne m'avait jamais fait rire, m'amuse beaucoup par la révélation intempestive faite à Julian Schnabel (rapportée le 11 janvier) : comme le peintre lui déclare adorer la musique d'Eno, Bowie lui signale sans ménagement qu'Eno, lui, n'aime pas ses tableaux.

Il y a au 10 juin une liste courte mais intéressante de «Gens que je connais qui sont morts», et au 9 août une autre, répondant à une des «stratégies obliques» dont l'auteur est familier : «Fais la liste de tout ce que tu es». Cela commence donc par «Je suis» : «un mammifère, un père, un Européen, un hétérosexuel …» Parmi la trentaine de réponses se glisse «un masturbateur», qui amuse. Cette liste est reproduite au dos de la couverture. Eno évoque de nouveau la manipulation le 24 septembre en la définissant comme le fait de «se raccrocher à la seule chose à quoi on puisse se fier».

Il prend des vacances au Cap-Ferret du 12 au 21 août et il y revient du 19 au 25 septembre. Il cite peu d'endroits précis mais on a quelques reflets de pinèdes et de grandes plages, quelques échos de taxis et de restaurants. Ces pages raniment ma méditation rituelle sur les moments où mon trajet existentiel et celui d'une de mes icônes ont pu s'approcher, ou se croiser. J'y trouve aussi deux citations pour ma collection de phrases sur Bordeaux. Le 19 août Eno compare différents vins, et semble préférer les bourgognes aux bordeaux.

Il boit un peu de sa propre pisse, le 26 août. C'est le genre d'expérience qui ne me viendrait jamais à l'idée, je n'ai pas la joie du pipi.

Il évoque le 3 septembre la notion des «problèmes mineurs insolubles», qui me plaît. Il donne l'exemple d'une petite dette envers une étrangère, jamais réglée depuis douze ans, mais il y en a de toute sorte. 

Il retranscrit le lendemain la réflexion la plus drôle du livre, un bon mot de sa fille. Elle affirme avoir compté jusqu'à un milliard. Eno lui répond qu'il ne la croit pas, qu'il faudrait trop de temps. Embarrassée, la petite explique : «En fait, je suis passée directement de 59 à un milliard».

Le 22 septembre il s'amuse à calculer son âge en jours (17.398) et celui de quelques proches. Du coup je m'interroge sur le mien. J'ai la flemme de faire le calcul précis mais je sais que j'ai maintenant vécu plus de 20.000 jours. Je commence à savoir comment ça se passe.

Le 5 octobre, il se demande pourquoi certains étrons flottent. Un médecin m'avait dit que c'étaient ceux qui contenaient du gras, signe que l'organisme éliminait bien. Je ne sais pas si c'est vrai, mais comme la question est assez dégoûtante, je n'essaierai pas d'en savoir plus.

Deux jours plus tard, il donne une de ses nombreuses interviews, celle-ci au magazine Country Life. Voilà un numéro que j'aimerais avoir.

Je remarque dans la traduction, au 30 octobre, cet alexandrin de hasard : «Je veux passer du temps sur mon propre travail».

Le 5 novembre, Eno entend une Mexicaine déclarer à la radio que «par la nourriture, la femme pénètre le corps de l'homme». Je ne sais au juste ce dont elle parle, mais je pense à l'impulsion nourricière que l'on observe souvent chez les personnes du sexe, le penchant «Action contre la faim» de la psychologie féminine.

Parmi les essais réunis en fin de volume, il y en a deux sur le genre de musique dont Eno a été le pionnier : «Ambient music» et «Musique générative». Autant je suis insensible à ses premières musiques, dans le style rock ou pop, autant j'admire certains de ses «paysages sonores», au premier rang desquels des oeuvres comme Thursday afternoon, Discreet music, ou la première Music for airports (mais pas les trois autres), ainsi que d'autres compositions plus brèves.

Il y a des passages captivants dans une certaine «Lettre à Petra», où il rapporte ce qu'il a appris sur des objets égyptiens anciens, vus dans la réserve d'un musée : un chat embaumé, comme les Anglais du XIXe siècle en avaient importé des milliers à seule fin de les broyer pour en faire de l'engrais, de grandes sculptures en granite noir qui avaient servi de ballast le temps d'un voyage et avaient été jetées à l'arrivée dans les champs autour du port de Plymouth, un «petit siège de bois comme on pourrait en trouver aujourd'hui chez Ikéa»...

Il y a une discussion sur «la canonisation de Basquiat». Eno «aime beaucoup» les oeuvres de ce peintre et les défend contre les attaques d'un critique qui les juge «infantiles et simplistes», avis que je partage. Mais il reconnaît, si je comprends bien, que Basquiat a surtout eu le talent d'incarner un certain esprit du temps.

Dans les toutes dernières pages figure une courte notice autobiographique, où je pêche encore une phrase pour ma collection de citations en «Je suis né».

J'ai quand même tiré quelque profit, de cet ouvrage.