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Je ne sais depuis quand ma mère s'était mise à faire seule, en voiture, la tournée de ses cimetières de Charente, pour les fleurir à la Toussaint. Sans doute depuis la mort de mon père, son second mari, en 1981. Je suppose que si elle avait dû ne faire le voyage qu'une fois par an, en partant de son exil bergeracois, c'eût été à cette occasion (mais il y en avait d'autres). Les cimetières étaient ceux de Moragne, pour mon père, Vandré, pour ses propres parents, et la Croix-Comtesse, pour son premier mari, Robert Poinot, mort en 1946, et le père de celui-ci, Abel, mort en 1977. Sans doute en profitait-elle pour aller voir son frère à la ferme de la Rousselière, peut-être déjeunait-elle chez lui, et faisait-elle escale le soir chez la veuve de la Croix, Eugénie Poinot, avant de redescendre en Dordogne (ou peut-être allait-elle d'abord à la Croix et profitait-elle du séjour pour faire une sortie vers l'ouest). Quand Eugénie s'est éteinte à son tour, en 1987, et que la maison de la Croix a été mise en location, ce recours a disparu. Ma mère se faisait-elle alors héberger par son frère, par quelque autre parent(e), ou faisait-elle le voyage en une seule journée, comme elle en était fort capable, je l'ignore et il est bien tard pour le lui demander, maintenant qu'elle est égarée dans le dédale du mal d'Al. Tiens, voilà mon cousin, a-t-elle dit naguère, alors que je venais lui rendre visite (Mais non, madame Billé, c'est votre fils, vous le reconnaissez...). Une autre fois elle m'a demandé des nouvelles de Philippe, et la semaine dernière comment allait ma mère... Je ne saurais dire non plus quand, la fatigue venant, elle m'a prié de l'accompagner désormais dans cette tournée annuelle. Etait-ce déjà avant que je n'entre à mon tour en possession de la maison de la Croix en 1999, ou seulement depuis lors, je n'en ai pas le souvenir. Puis est venue l'époque où je fus chargé de m'acquitter seul de cette mission. C'était bien naturel, puisque je me rendais de toute façon, environ une fois par mois, dans la lointaine habitation, je pouvais bien faire le détour. La route était la même depuis Bordeaux jusqu'à Saintes, mais j'obliquais alors au nord-ouest, vers Rochefort, et suivais le circuit au fil duquel je déposais sur les tombes trois pots de fleurs, à Moragne, à Vandré, enfin à la Croix. Les trois sont devenus quatre, quand il en a fallu deux à Vandré, après la mort de Raymond, le frère de ma mère, en 2001. A la Toussaint de l'année dernière, ma mère était déjà bien perdue mais encore indépendante, dans son appartement de Bergerac. Elle fut internée un mois et demi plus tard, peu avant Noël. Cette année donc, pour la première fois, j'accomplis le rituel sans qu'elle me l'ordonne. Si je laissais tomber, elle l'ignorerait, mais j'éprouve l'obligation de m'exécuter, par devoir moral envers elle, et à vrai dire je trouve une sorte de satisfaction mystérieuse dans cette action, que j'accomplis maintenant à ma propre initiative et à mes frais. Le temps est variable à l'extrême en cette saison, et je me souviens d'avoir fait le voyage plus d'une fois sous une pluie incessante, mais d'autres fois par grand soleil, comme c'était le cas jeudi après-midi. J'étais parti de l'université sur les deux heures et par chance, non seulement il faisait beau, mais Radio-Classique est restée audible dans la voiture jusqu'assez loin dans les campagnes, alors que d'habitude tout se brouille plus vite que ça. Je ne déteste pas cet itinéraire, qui me change de la route habituelle. Les mêmes pensées me reviennent par endroits, le souvenir d'un copain quand je passe au large de Saint-Porchaire, les galettes quand je passe à Beurlay, et mon père, bien sûr, quand j'arrive en vue de Rochefort et que j'oblique vers l'est, que je traverse Lussant et le pays de Moragne. Je me demande toujours quels endroits lui étaient les plus familiers, ce qu'ils pouvaient lui évoquer. Il y a par là beaucoup de frênes et je me demande s'il savait ce qu'est un frêne. C'est probable, car il était un gars de la campagne, mais je sais d'expérience que les gars de la campagne ne sont pas forcément bons naturalistes. Je me rappelle qu'une fois, quand j'étais jeune étudiant, nous avons parlé des hêtres, lorsque j'ai découvert que leur nom portugais, faia, ressemblait à leur nom charentais, fayan (les deux provenant du fagus latin). Les cimetières sont déserts d'ordinaire quand j'y passe, mais cette fois il y avait un peu de monde à Moragne. En allant chercher de l'eau pour arroser mes chrysanthèmes, j'ai surpris une bribe de conversation entre un vieil homme et une vieille dame. Ils parlaient de gens nommés Billé, ce qui était peut-être leur cas, et je les ai entendus prononcer le nom de Chéri Billé, qui est probablement mon arrière-grand-père, né en 1870, et dont je n'ai jamais su quand il est mort. Je ne suis pas intervenu, j'ai passé mon chemin, j'avais de la route à faire. En arrivant chez moi, au terme du voyage, j'ai trouvé la maison plus humide que je ne m'y attendais, il y avait du moisi un peu partout sur les meubles. Et le temps a tourné, par la suite à la Croix, la pluie m'a donné assez d'eau pour que je remplisse un bon nombre de mes bidons. Je suis à peine sorti, pour quelques courses, j'ai envoyé par la poste ma collection de la revue La Hulotte, quatre-vingt-quinze numéros que j'ai vendus un euro pièce à un inconnu que cela intéresse, le temps a passé là aussi, je ne faisais plus rien de ces bonnes livrettes. Je suis à peine allé dans les bois, j'aime bien l'éclaircissement de la végétation qui arrive à cette saison. Et je me suis encore arrêté au bord d'un champ pour ramasser des bouteilles vides, cinq grandes bouteilles de vin et de pineau, que probablement des chasseurs avaient bazardées là. Après les cochons des villes, voilà les cochons des champs. Serait-ce que je les attire, Seigneur, aurais-je le goret-appeal? J'arrête ici ces notes, avant de glisser sur la pente du persiflage.