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Reportage : dans la cité sans joie
Je sous-loue cette année l'apparte d'un copain, nommé à l'étranger. Le logement se trouve hélas dans une «cité» d'opprimés, au huitième étage d'une des tours, qui en comptent dix-huit.
Les dites «minorités visibles» forment ici la majorité de la population, au moins les trois quarts, peut-être les quatre cinquièmes. Quant à la minorité de souche, elle n'a pas grande allure, on voit tout de suite que ce n'est pas l'élite, à l'aspect loqueteux, ou carrément dégénéré, de beaucoup de personnes.
Dans l'ascenseur une radio diffuse exclusivement de la musique exotique. Je ne sais qui en décide, ni si c'est fait exprès, mais ce dispositif me dit clairement : ici tu n'es pas chez toi (car le dispositif me tutoie, c'est évident).
Il y a toujours dans l'ascenseur, plus ou moins discrètement, une odeur mélangée de produit d'entretien et d'urine. Et parfois en effet sur le sol quelques gouttes ou une flaque (de pisse, pas de produit d'entretien). Ces fuites sont dues aux chiens que l'on descend promener, je suppose.
Le matin je descends plus volontiers par l'escalier de service, pour l'écologie et pour l'exercice. L'odeur d'urine y est un peu plus âcre que dans l'ascenseur mais à cette heure-là je suis à peu près sûr de n'y rencontrer personne, ce qui est un avantage. A un endroit, sur le mur au ras des marches quelqu'un a tracé au feutre rouge SALE BATARD JE TE VOIS. Je ne sais ce qui a suscité l'inscription, mais elle colle bien avec l'ambiance.
Un soir en arrivant j'ai vu dans le hall un jeune noir, à l'air d'ailleurs aimable, qui sortait les prospectus de sa boîte à lettres et les jetait en l'air par dessus son épaule, si bien que tout le sol en était tapissé. Il aurait pu simplement les déposer au-dessus des boîtes à lettres, comme font les autres résidents qui ne veulent pas s'encombrer de cette paperasse, mais pour quelque raison qui m'échappe, il lui semblait meilleur de procéder ainsi. Parfois aussi c'est le sol de l'ascenseur, qui est tapissé de la sorte.
Les détritus, les objets cassés sont souvent jetés n'importe où sur le sol, dans l'ascenseur, dans le hall, dans l'escalier. Dehors, à côté des silos à déchets, est déposé chaque jour, malgré l'interdiction, un assortiment sans cesse renouvelé de cageots, de matelas, de meubles en pièces, d'appareils électroménagers hors d'usage, de tout ce qu'on peut imaginer.
Le personnel d'entretien a de quoi s'occuper, et d'ailleurs s'emploie remarquablement. La vitre de la porte principale vient-elle à être fracassée, elle est remplacée dans les quarante-huit heures. Sans l'activité quotidienne de ces agents, l'environnement serait bientôt transformé en une porcherie invivable, dont on voit clairement l'esquisse en fin de week-end, après seulement deux jours d'autogestion.
Il y a pratiquement tous les matins de nouvelles branches cassées, traînant au pied des arbres du parking, ou encore pendantes.
On voit moins de gens le matin, à l'heure d'aller travailler, que le soir, au moment de rentrer. Et souvent ceux du matin sont moins sinistres que ceux du soir. Il y a ces personnages que l'on croise à l'occasion, ou qui vous regardent passer, en vous dévisageant avec insistance et d'un air mauvais. On les sent totalement fermés à toute idée de courtoisie, ou de simple amabilité. On ne flâne pas.
Il y a de temps en temps des vociférations à l'extérieur, si sonores qu'elles font penser à une altercation, et souvent il n'en est rien, car la conversation normale, chez certains, se déroule naturellement sur le mode de l'aboiement.
L'appartement lui-même est assez confortable, et peu bruyant, parce qu'il est bien insonorisé, ou que par chance les voisins immédiats sont assez discrets. Et l'on a par les baies de belles vues du ciel.
Je ne peux vraiment me plaindre, je n'ai jusqu'à présent rien de plus grave à déplorer que cette impression générale de sauvagerie à basse intensité, mais assez palpable et menaçante pour exercer une pression mentale permanente. En fin de semaine, je ne pars pas à la campagne, j'y fuis avec soulagement. En attendant une échappée plus durable...

(Photo courtesy Yannick Lavigne)