dutourdCes derniers temps j'ai ouvert successivement quelques recueils de pensées, avec des fortunes diverses. Une occasion de vérifier que si le genre a priori m'attire, il ne garantit pas ma joie. J'ai commencé par Les vaches sacrées, de Thierry Maulnier, mais après avoir sondé le volume en divers points, et l'avoir trouvé chaque fois aussi indigeste, j'y ai bientôt renoncé. Une suite de cet ouvrage, Le dieu masqué, m'a hélas donné la même impression. J'ai poursuivi avec Contre l'amour, la jeunesse, la plèbe, de Robert Poulet. Le beau titre courageux promettait plus, que ce que j'ai trouvé. Je n'en ai lu que quelques pages, de propos rudement désabusés sur les races et les classes. Finalement ce sont Les pensées de Jean Dutourd (le Cherche Midi, 1990), qui m'ont assez plu pour que je les lise en entier. Elles sont extraites par l'éditeur des différents livres de l'auteur, qui en a aussi ajouté quelques inédites. Je ne suis pas toujours d'accord avec ce qu'il dit, mais j'aime bien écouter sa voix calme et narquoise. Il a page 65 une réflexion sur le vêtement («Il y a, dans la frénésie d'exhibitionnisme dont les gens de maintenant sont saisis, quelque chose qui va complètement à l'encontre de la civilisation. L'humanité, depuis le fond des temps, se couvre de vêtements. Le vêtement est à l'homme ce que le plumage est à l'oiseau», etc) qui me rappelle celle-ci de Davila : «La civilisation consiste toujours à s'habiller, pas à se déshabiller» (Escolios, II, 154). Je suis intrigué par la dureté de ce jugement : «Depuis Boileau, la France a deux ou trois Léautaud par siècle. Ils s'appellent La Rochefoucauld, Chamfort, Crébillon fils, Jules Renard, Courteline, esprits à la fois perçants et bornés, sensibles à tout sauf à la grandeur» (p 148). Je relève page 152 cette estimation selon laquelle le «vrai public» des écrivains et des poètes est de «trois mille lecteurs environ», où je retrouve exactement le chiffre cité ailleurs par François Caradec, selon qui il y a en France «3000 personnes qui aiment la littérature et qui ont le temps de lire».