charretteDans les papiers de ma mère, je trouve un vieux journal, Affiches de Saint-Jean-d'Angély, journal commercial, littéraire, d'annonces et (un trou dans la une empêche de lire le sous-titre complet) ...vers, paraissant le dimanche. C'est le n° 13 de la 44e année, paru le dimanche 31 mars 1861. Six pages aux dimensions correspondant à ce que l'on appellerait aujourd'hui le format tabloïd. Cet hebdomadaire est manifestement l'ancêtre de l'actuel Angérien libre. On y traite de graves questions, comme l'«état militaire de la France en 1861», et d'autres plus légères. Un écho de Paris rapporte la fuite d'une dame endettée, et résume l'affaire dans ce quasi-alexandrin : «Elle aimait trop le LUXE, c'est ce qui l'a RUINEE.» On signale deux condamnations prononcées dans la semaine par le «tribunal de simple police» : un homme est condamné à deux francs d'amende «pour abandon d'une charrette sur la voie publique pendant la nuit», un autre à un franc «pour avoir fait des ordures sur une place publique de Saint-Jean d'Angély» (a-t-il pissé, ou pire?). Si ma mère a obtenu et conservé ce petit journal, c'est certainement à cause d'une longue insertion légale, occupant presque en entier les deux dernières pages. Un avoué de Saint-Jean, maître Eugène Nissou, y décrit la vente, par un négociant de Cognac à un négociant de Surgères, d'une propriété agricole de la commune de Vandré, propriété alors dénommée la Roussière, qui deviendra plus tard la Rousselière. C'est cette ferme que le grand-père maternel de ma mère, Auguste Rigaud, cultivateur, va louer à partir de 1893, puis acheter en 1902. C'est la ferme où ma mère est née en 1922, où elle a vécu, sauf erreur, jusqu'en 1945, et où, dans ses moments de confusion, elle croit encore habiter aujourd'hui. (Le frère de ma mère, dernier propriétaire, mort il y a douze ans, avait revendu la ferme à des étrangers quelques années avant). L'article détaille les différentes pièces du domaine, qui s'étendait sur près de 60 hectares. Pour indiquer leur situation, les noms des directions ne sont pas nord, sud, est et ouest, comme on dirait maintenant, mais nord, midi, levant et couchant («un pré de soixante-trois ares ... tenant du levant au petit Pré-Martineau, du couchant à plusieurs, du midi à un chemin de servitudes...»). Au-dessus de l'article, dans la marge supérieure de la page 5, quelqu'un a tracé au crayon à papier, entre parenthèses, le mot «(Hic)». Je me demandais ce que cela pouvait vouloir dire, puis j'ai réalisé qu'il s'agit du mot latin signifiant «ici». On l'avait inscrit pour attirer l'attention. Ce n'était sans doute pas le fait de mon arrière-grand-père cultivateur, dont le livret militaire signale bien, à la rubrique «Degré d'instruction» : «sait lire et écrire», mais sans plus. L'auteur du mot doit être l'avoué, dont le tampon figure aussi dans les marges, avec celui du «tribunal impérial»...