Les ouvriers sont repartis, la paix règne dans la maison. Je souffle. Ma toiture est enfin rénovée, grâce à quoi je devrais ne plus subir les horribles fuites aléatoires, qui me pourrissaient la vie depuis des années, la pluie ruisselant tantôt sur mes livres et mes habits, mes boiseries et mes meubles. Par la même occasion deux poutres ont été remplacées, une éclatée et une vermoulue, et une trop mince a été doublée. Il y a eu des imperfections, c'est inévitable, mais c'est dans l'ensemble un bel et bon travail.

J'ai eu des angoisses et des émotions. Ces gars-là vous secouent une maison comme un simple torchon et n'y vont pas de main morte. Ce sont des maçons, pardi, pas des dentellières. Il faut leur faire confiance, mais jusqu'à un certain point seulement. Ils ne travaillent pas tout à fait pareil selon que le client, ou le contre-maître, est là ou n'y est pas. Je les comprends un peu, ils font un travail difficile, pour un salaire probablement pas mirobolant, et dans des conditions pénibles (il a fait assez chaud). Aussi la tentation est grande, par moments, de se simplifier la tâche en mettant, comme on dit, la poussière sous le tapis. Je n'en dirai pas plus.

Ma pire émotion, cependant, a été quand hier matin, alors que les travaux étaient presque finis, une planche pourrie du grenier a soudain éclaté sous mes pieds et je suis passé à travers le plancher. Je n'y suis passé qu'aux deux tiers, j'ai pu me rattraper et me rétablir aussitôt. J'ai eu beaucoup de chance, je ne me suis rien cassé, je m'en tire avec des éraflures au bras gauche, à la jambe droite, dans le dos, et avec une cheville enflée. Ce n'est rien, je serai meurtri quelques jours et ça passera, j'ai échappé au pire.

Il y avait parmi les ouvriers un maçon portugais de stature chétive, au cheveu crépu et roussâtre, l'air fermé, sans cesse la clope au bec. Ses collègues lui parlaient en général sans ménagement et cela m'incitait à lui témoigner au contraire mon estime et ma sympathie. Je lui disais par moments quelques mots en portugais, qui lui tiraient un sourire. Il me bougonnait des réponses en français ou en portugais qu'en général je ne comprenais pas, mais je faisais semblant et ça allait. Le contremaître ne le traitait pas si mal que les autres. Il y a eu un moment de franche rigolade, alors que j'étais avec eux sur un échafaudage et que le Portugais travaillait accroupi tout près de l'énorme godet de l'élévateur, quand le contremaître lui a dit comme ça, «Attention à pas cogner ta tête, Carlos, parce que si tu le tords, après, on pourra plus s'en servir...»

Ce contremaître était un homme très habile, increvable, et je dois dire attachant. Il avait à peu près mon âge et m'a parlé de la rudesse du métier dans sa jeunesse, quand les erreurs ne se payaient pas qu'en engueulades mais en coups de pied au cul, et quand les journées et les semaines étaient plus longues qu'aujourd'hui. Il n'y avait pas d'élévateur, on montait et on descendait les tuiles à la main. Il m'a dit qu'on leur faisait porter une centaine de tuiles en trois fois seulement, deux fois trente-trois et une fois trente-quatre. Il a fait dans mon chantier deux belles trouvailles : une vieille pointe forgée, effilée, quadrangulaire, longue de 13,5 centimètres, et une tuile ancienne, où le fabricant de jadis a tracé d'une écriture ample et penchée, avant que l'argile ne durcisse, l'inscription «Notre Seigneur Jésus-Christ». Malheureusement je n'ai toujours pas racheté d'appareil photo, et je ne peux montrer ces trésors.