kantorQuand je rêve de Roux, c'est un signe spécial, mais un signe de quoi, tout le mystère est là. Je me voyais cette nuit entrer chez lui en son absence mais avec son autorisation, et dévorer trois belles galettes, que je trouvai dans un placard (c'est désolant, mais même en rêve, je reste intempérant). A peine reparti, le doute m'assaillait : étais-je bien certain de cette permission? Or sur ces entrefaites, je rencontrai justement Fred. Jouant la franchise, je le mis au fait de mon intrusion, et de la sévère collation. Il n'y voyait aucun problème (je respirai) et se mettait à me causer de chose et d'autre. Je passe les détails. A peine réveillé, je m'en fus consulter son espèce de blog, Au jour le jour, que je n'avais pas regardé ces derniers temps. Ce qui m'a tout de suite sauté aux yeux, c'est le lien qu'il a passé l'autre jour vers un article des Ecrans de Libération, consacré lundi dernier à Istvan Kantor, alias Monty Cantsin, et au néoïsme, un petit mouvement d'avant-garde artistique mi-blague mi-sérieux remontant à la fin des années 70. Tout un pan du passé me revenait d'un coup. C'est qu'une bonne part de l'article formait déjà la teneur de mes Lettres documentaires n° 11 & 12, de mai 1990, et de quelques échos ultérieurs, qui sans doute en leur temps n'ont pas eu autant de lecteurs que Libé aujourd'hui, mais parmi eux déjà Fred, et je possède encore dans mes archives le disque en vinyle Yuppicide (encore une galette) qu'il a réalisé peu après avec quelques acolytes sous le nom de groupe customisé mais transparent de Monte Catsin (édité par la Galerie de Paris). Je conserve de cette époque des sentiments mêlés. Avec le passage du temps, le côté déconneur du mouvement, disons la tendance Al Ackerman, me reste plus sympathique que son côté gauchiste, disons la tendance Stewart Home, qui devait s'affirmer au fil des ans. A vrai dire j'avais déjà sur le moment des impressions partagées, probablement je n'étais déjà plus "de gauche" mais je ne le savais pas encore, déjà me heurtaient les invectives faciles contre "les riches", car déjà je pressentais cette vérité inaccessible à l'esprit gauchiste, qu'un riche n'est pas forcément quelqu'un de mauvais (je le dis d'autant plus à l'aise qu'avec des revenus me plaçant légèrement au-dessous du seuil de pauvreté, je ne risque pas d'être soupçonné de plaidoyer pro domo) et qu'un pauvre n'est pas forcément quelqu'un de bien. Au fil des années 90, la tendance gaucho du néoïsme devait s'accentuer et mon agacement avec, notamment quant au concept de Monty Cantsin, "identité multiple" derrière laquelle tout un chacun pouvait se produire, luttant ainsi contre l'individualisme de l'art capitaliste en maintenant l'artiste dans un anonymat de fait (mais en s'arrangeant pour qu'on sache quand même qui c'est, comme l'article de Libé en témoigne sans le vouloir). La notion même d'identité "multiple" me paraissait bien contestable, puisque tout à l'inverse il s'agit d'une identité unique, utilisée par plusieurs individus. Quant à son pouvoir de lutter contre le capitalisme des vilains riches qui font des misères aux gentils pauvres, il ne me convainquait pas plus. Je me rappelle qu'un beau jour, mais je ne sais plus en quelle année, la moutarde au nez me montant, je décidai de démontrer scientifiquement l'inanité du principe, en procédant à la création de tracts pestilentiels, notamment xénophobes, que je signai des différentes identités multiples (car entre temps elles s'étaient réellement multipliées, Karen Eliot, Luther Blisset et autres s'étant substitués à Monty Cantsin). Naturellement je n'adressai mes réalisations qu'aux quelques militants néoïstes les plus en vue. Certains m'en ont voulu, c'était à prévoir, d'autres non et c'est tant mieux. Et puis, tout n'est pas aussi simple que ce que raconte, si ça se trouve...