couleuvre_a_collierMES HISTOIRES DE SERPENTS

Je fais partie des citadins qui ont connu les serpents par les images longtemps avant d’en rencontrer en réalité, et qui du reste n’en ont jamais vu beaucoup.

J’ai un vieux souvenir, dans lequel je ne saurais plus dire quelle est la part de la mémoire et celle de l’imagination. C’était en Dordogne, j’avais donc au moins sept ans. J’étais installé avec mon père, qui pêchait, sur le mur d’une ruine, tout au bord de la rivière, peut-être au lieu-dit la Bourgatie. Au bas du mur, il y avait d’un côté l’eau, de l’autre des buissons de ronce, parmi lesquels nous voyions des serpents. Je ne sais plus pourquoi, à un moment mon père s’est mis à m’engueuler, ses colères souvent me surprenaient. J’ai pensé qu’il allait me frapper, que je tomberais soit dans l’eau, soit parmi les serpents, que dans tous les cas j’allais mourir. J’étais épouvanté. Je ne sais plus comment cela s’est terminé, en fin de compte il n’a pas dû se passer grand chose.

J’ai vu quelques fois des serpents dans des vivariums, chez les marchands d’animaux et dans les zoos. Le spectacle de ces cages m’a toujours plus ou moins dégoûté. La moiteur, la vague odeur, ajoutaient au sordide.

Une fois, je ne sais plus dans quelles circonstances inhabituelles des années 80, je me suis trouvé avec ma mère, chez ma grand-mère de la Croix-Comtesse. Je traînais seul dans le jardin. Le bassin en ciment, qui ne gardait plus l’eau, était vide, le fond recouvert d’une pellicule craquelée de feuilles décomposées. Un petit serpent brun s’y était pris au piège, il ne pouvait en ressortir. Je suis allé en avertir ma mère. Aussitôt elle a pris un outil, pelle ou balai, et elle a écrasé la bestiole. J’étais confus, surpris de voir ma mère aussi déterminée, désolé d’avoir causé la mort du serpent, honteux de n’avoir su trouver d’autre issue.

Un bel été, avec mon tout jeune fils et sa mère, nous louions un gîte à Fournel. Le premier jour, en fin d’après-midi, nous fûmes au ravitaillement. De retour, un cageot dans les bras, je montais le perron de la vieille maison, quand Madame, qui me suivait, m’avertit que je venais d’enjamber un serpent sans le voir. Il n’était pas bien gros mais il nous inquiétait, nous ne savions s’il était dangereux, nous avions le gosse avec nous. Nous avons consulté le paysan d’à côté. En homme averti, il s’est muni sans hésiter de deux grands tournevis pour aller tuer l’animal. Avec un des tournevis, il l’a fait rouler sur lui-même, comme pour l’étourdir, et l’a immobilisé. Puis, avec l’autre, il lui a écrasé la tête. J’étais surpris de la rapidité et de la sûreté des gestes, et vaguement dégoûté de la triste issue. J’ai demandé à cet homme s’il savait quelle espèce de serpent c’était là. Il a seulement pu me dire que c’était ce qu’on appelait chez lui un «petit serpent». J’ai su plus tard qu’il s’agissait d’un orvet inoffensif, comme sans doute le serpent du bassin de la Croix.

Pour qui veut étudier un peu, il n’est pas difficile de s’informer sur les serpents. On trouve communément des guides complets des espèces européennes, bien moins nombreuses que les espèces d’oiseaux, de mammifères ou de poissons. Moins nombreuses encore si l’on ne considère que les espèces vivant en France, ou dans une région. Les orvets sont les plus petits, et les biologistes les tiennent pour des lézards sans pattes, à cause de certains traits comme la queue sessile. A part eux, les deux grandes catégories sont les vipères au corps trapu, à la tête en triangle, à la prunelle en fente, et les couleuvres au corps plus allongé, à la tête droite, à la prunelle ronde. Les espèces les plus communes, comme la couleuvre verte et jaune ou la couleuvre à collier, ne peuvent être confondues. Mais les choses sont souvent plus claires dans les livres que dans la vie.

Un début d’après-midi, par une chaleur écrasante, je me promenais avec ma mère à Fournel. Nous avons trouvé une énorme couleuvre verte et jaune toute enroulée, dormant au soleil, en plein milieu de la petite route. Rien n’aurait mieux illustré que cette nonchalance, l’expression «feignant comme une couleuvre», que j’entends encore la voix de ma grand-mère prononcer.

Il y a eu des serpents que je trouvais écrasés sur la route et j’arrêtais la voiture pour les regarder, surtout si j’étais avec le petit.

Une fois qu’on se baignait dans un étang aménagé, en Dordogne ou dans le Lot, il y a eu tout d’un coup un serpent égaré qui nageait parmi les gens.

Dans le bois de Cunèges, j’ai vu quelques couleuvres à collier. Un matin que je m’y promenais avec Samuel, on a trouvé une grenouille, qui se tenait au bord d’une flaque d’eau. Le petit a voulu faire le tour de la flaque pour observer plus à son aise. A ce moment on s’est aperçu qu’un serpent était là, une couleuvre à collier enroulée sur elle-même. Elle restait immobile, à nous regarder, puis elle a dressé la tête en sifflant et elle a filé.

Un après-midi que je faisais visiter le bois à Charlie, comme nous nous étions arrêtés pour parler, il a vu qu’un serpent dormait par terre, à un peu plus d’un mètre de mes pieds, nus dans les sandales. C’était une vipère. Nous l’avons considérée quelques secondes, et j’ai voulu aller chercher une pelle dans ma cabane. Mais dès que j’ai bougé, le serpent s’est enfui.

Un jour que je remontais la rive du ruisseau en amont de ma parcelle, avec ma directrice de conscience, nous avons trouvé une petite vipère qui prenait le soleil au bord de l’eau, enroulée sur une grosse racine d’arbre. Tout d’un coup sentant notre présence, elle a plongé et s’est enfuie.

Une fois qu’on revenait de la plage, au Moutchic, les enfants ont trouvé une toute petite couleuvre à collier morte, sur le parking. C’était pour eux un trésor qu’ils ne voulaient pas laisser. Cela me dégoûtait un peu, mais pour leur plaire, je l’ai mise dans la boîte à gants.

Le soir où nous avons campé au terrain de Dampierre, en nous promenant au bord de la Boutonne, nous avons dérangé un serpent installé sur une souche, qui s’est jeté à l’eau.

Dans une parcelle de la forêt de Chizé, qui venait d’être bûchée, je glanais des copeaux. Du bout de ma canne ferrée, j’en ai retourné un qui était posé sur une souche. Il y avait dessous un tout petit serpent, qui s’est enfui aussitôt.

Un jour que je voulais pelleter dans un des tas de terre derrière la maison de Taussat, en soulevant la bâche qui recouvrait le tas, j’ai découvert un serpent. Il s’est éclipsé dans les herbes, avec ce beau mouvement sinueux et rapide. C’est le même jour où, voulant m’attaquer à un autre tas de terre, du premier coup de pelle j’ai dérangé un nid de guêpes, et j’ai tout arrêté.