cassenoixPeu de livres m'ont plu autant que le beau volume des journaux de guerre d'Ernst Jünger, 1939-1948, lu cet hiver. J'ai été captivé tout du long par les anecdotes et les réflexions de cet homme à la fois savant et sensible, intelligent, le «chasseur subtil». Je comprends que même un lecteur aussi éloigné de lui politiquement que Maurice Nadeau, éditeur gauchiste mais pas idiot, comme quoi tout existe, ait loué son excellence.
La décennie couverte par ces journaux est un temps de guerre, mais le monde de ce temps apparaît semblable au monde de tout temps, également rempli de merveilles et d'horreurs, et l'auteur est attentif aux unes comme aux autres.
La part historique de son témoignage est équitable, il déplore aussi bien les crimes de guerre des Allemands que ceux des Alliés. Il se trompe quelque peu en prévoyant que les «futures recherches sur la guerre, que celles-ci soient le fait des historiens ou des tribunaux militaires», auront parmi leur principaux thèmes la pénurie de vêtements d'hiver sur le front de l'Est, à cause de quoi beaucoup de soldats se sont gelé les couilles au sens littéral du terme, et les exécutions d'otages dans l'Ouest (voir par exemple au 18 janvier ou au 23 février 42).
Ses remarques sur les animaux et les plantes sont celles d'un écologiste doublé d'un esthète. Naturaliste à mes heures, je comprends la petite émotion qu'il ressent quand il lui arrive de contempler pour la première fois en réalité une espèce qu'il ne connaissait jusqu'alors que par les livres. Je me rappelle en particulier sa découverte d'un spécimen empaillé de casse-noix moucheté (voir gravure ci-dessus), dans une maison où sont accueillis les officiers, lorsqu'il part vers le Caucase (19 novembre 42).
Sans connaître le texte original, je soupçonne un petit problème de traduction avec les «piverts» au «ventre d'un rouge framboise vif» du 13 décembre 42. Sans doute vaudrait-il mieux parler de pics sans préciser, car les pics verts ne sauraient avoir un tel ventre, il doit plutôt s'agir d'une espèce de pic épeiche.
J'ai découvert que je partageais aussi avec l'auteur le goût des récits de naufrage, qu'il lit volontiers, il en parle une bonne douzaine de fois dans l'ouvrage.
Je me trouve un miroir au 26 novembre 41, quand Jünger évoque un homme qui «dort au milieu des livres étalés sur sa couche». C'est un peu ce que je fais dans la cellule monacale que je loue en banlieue, et où je suis mal meublé. Pour ma part je dors à gauche du lit, le côté d'où l'on peut en sortir, et j'ai comme bureau la part droite, entre moi et le mur. Mais j'essaie de la dégager, j'aime bien les moments où ne reste pas là plus d'un livre.
L'auteur, grand lecteur, note aussi, le 24 juin 42, une méthode pour annoter les livres qu'il lit : «Pour ne pas oublier les passages qui m'ont frappé, je trouve que le plus commode est de mettre une marque dans la marge et de noter la page à la fin du livre», en dressant ainsi une sorte de petit index personnel des points intéressants. C'est aussi une technique que j'utilise souvent, mais je n'en ferais pas une règle générale. On annote un livre différemment selon que l'on veut y retrouver beaucoup de choses ou pas, selon qu'il nous appartient ou pas, etc. On peut aussi prendre des notes à part, ou aujourd'hui photocopier ou scanner des pages. Quand je fais des marques dans le livre même, j'utilise tantôt un crayon, tantôt un stylo, selon mon humeur et la qualité du papier. Ce recueil de journaux, je l'ai lu en surlignant les phrases mémorables au stabilo orange, je n'ai pour l'instant reporté que quelques références sur la dernière page.
Un trait que je n'aime pas trop est le zèle de l'auteur a déceler sans cesse dans les événements ou les rencontres, des signes, des sens cachés, des correspondances. Je vois là une manière de croire au Père Noël, une manière subtile mais une manière quand même. Je me dis que peut-être aussi les circonstances inquiétantes de la guerre inclinaient à cela. Mais il rapporte parfois des coïncidences troublantes pour de bon, comme quand le visage de son père lui apparaît avec intensité à l'aube, quelques jours avant d'apprendre que le vieil homme était mort à ce moment précis, à des milliers de kilomètres de là (9 & 21 janvier 43).
Cette édition dans la «Pléiade» est très bien faite. Le traducteur Julien Hervier a donné des notes et des introductions limpides. J'ai rêvassé en lisant la chronologie. Jünger est mort à 102 ans, presque 103, en février 1998. J'avais alors quarante-et-un ans, donc j'aurais bien eu le temps de le rencontrer. Je me demande à quel moment nos trajectoires se sont le plus rapproché, je vois par exemple qu'Ernst était en Dordogne en mai 90. Mais je n'aurais pas pu l'inviter à visiter le bois de Cunèges, que je ne possédais pas encore, et je n'avais pas encore traduit de récits de naufrage, que j'aurais pu offrir, j'avais les mains bien vides...