Le cinéma de A à E - cinq pièces
Vu Five easy pieces, de Bob Rafelson (1970). Un jeune bourge caractériel anti-bourgeois tâte de la vie de prolo et se consacre à accabler son entourage par ses mufleries. Il est particulièrement odieux avec sa petite amie prolotte, ravissante idiote dont on se demande dès le début et jusqu'au bout pourquoi il ne la largue pas une bonne fois pour toutes. Le film maintient habilement l'ambiguïté quant à l'essence du protagoniste, que l'on peut considérer comme un rebelle anti-conformiste, un existentialiste angoissé, ou un simple malade mental. Je trouve Jack Nicholson plutôt agaçant dans ce personnage de tête à claque, malgré son grand charme physique et l'évident talent d'acteur qu'il manifeste par exemple dans la scène du monologue avec son père handicapé. La déco de la maison de campagne me plaît assez, mais ce n'était sans doute pas le but. La plus mémorable me semble être la dernière scène. C.
Le cinéma de A à E - thérèse
Vu Thérèse, d'Alain Cavalier (1986). J'admire autant le talent pictural du réalisateur, que son culot dans le choix du sujet. A.
résistance du livre
On ne s'étonne qu'à moitié de trouver encore sur les étagères de l'université des ouvrages qui ont eu sans doute bonne mine en leur temps, mais que trois ou quatre décennies ont suffi à rendre complètement obsolètes, dans le fond ou dans la forme. Exemple du premier cas, Un se divise en deux : l'arme révolutionnaire de Mao Tsé-toung, une somme de plus de 600 pages pondue en 1976 par un halluciné dûment diplômé. Le bibliothécaire qui ferait le ménage affronterait ce choix : bazarder dans l'oubli cette bouse inutile et honteuse, ou au contraire la conserver pour édifier la jeunesse en lui prouvant que sans blague, cela fut. Exemple du second cas, une savante histoire de l'art parue en 1971, réunie dans un coffret avec une boîte de diapositives et une cassette audio. Les diapos, représentant des oeuvres maintenant faciles à retrouver en ligne, ont viré au monochrome rougeâtre et leur cadre se décolle, quant à la cassette, on n'a plus même l'appareil qui permettrait de vérifier au moins si elle marche encore. On voit là que seule se maintient, parmi ces trois formes, la plus ancienne, celle du livre en papier, à qui je vois encore un avenir.
Le cinéma de A à E - stellet licht
Vu l'autre jour Lumière silencieuse (Stellet licht, 2007) de Carlos Reygadas. Film atypique, au rythme lent, joué par des acteurs non professionnels, dans une communauté mennonite du nord du Mexique, avec les dialogues en plautdietsch (un patois germanique). C'est l'histoire simple d'un homme marié qui s'éprend d'une autre femme. Il y a là du bon goût pour le silence et les paysages, moins pour les décors. Les scènes sont parfois longuettes, toujours bien cadrées, dont une surprenante où les personnages regardent une petite vidéo de Jacques Brel chantant les Bonbons. Le premier plan, une vue de ciel, est prodigieux, le dernier l'imite sans l'égaler. C'est une belle oeuvre. B.
rêve de salamandres
Rêve serein juste avant le réveil, que j'habitais une maison de campagne un peu comme dans la réalité, mais celle-là située sur des hauteurs. C'était la nuit, et malgré l'obscurité je remarquais la présence de plusieurs salamandres dans le jardin. La découverte me réjouissait. J'attribue cette vision à ma récente relecture de notes de l'époque où j'ai acheté mon premier bois, celui de Dordogne. Pendant les quelques mois entre le moment où j'ai découvert son existence et celui où je suis devenu propriétaire, il m'est arrivé deux fois, en en repartant à la tombée du jour, de trouver des salamandres, notamment des couples de salamandres, un peu partout sur le chemin d'accès et ensuite sur la route. Je pensais avoir le plaisir d'en retrouver souvent mais je n'en ai plus jamais revu. Dans le rêve, les salamandres n'étaient pas tachées de jaune mais entièrement noires, comme la grenouille mélanique rencontrée une fois dans le même bois. Je manipulais ensuite des billes en terre cuite, en expliquant à quelqu'un qu'il s'agissait plus précisément de "flot-billes". Le sens de ce mot me semblait évident, mais une fois éveillé je ne le comprends plus. Il y a quelque chose de liquide dans une quantité de billes, qui peut en quelque sorte couler à la façon d'un gros sable, mais il ne s'agissait pas de ça. L'évocation de ce jeu enfantin m'a rappelé un souvenir de maladresse, un de plus, de quand j'avais dans les sept ans, la première année où j'ai vécu à Bergerac. Je venais d'arriver dans une école où je ne connaissais personne, et où tout le monde jouait aux billes. Un gamin m'avait proposé de faire une partie avec lui et j'acceptai volontiers. Avant de commencer, il me demanda si je ne "bourrais" pas. Je n'avais aucune idée de ce que cela signifiait, mais je sentais que ce n'était pas un comportement souhaité. Au bluff, je l'assurai que non. En fait, "bourrer" voulait dire envoyer le boulet trop loin, au début de la partie, ce que justement je fis aussitôt. Le gars a râlé un peu mais sans plus. Et moi j'étais un peu gêné mais pas trop. Alors, ça allait.
Le cinéma de A à E - wenders
Vu Alice dans les villes, de Wim Wenders (1973). Il y a un moment où le protagoniste improvise une histoire pour endormir la fillette, et le scénario donne la même impression de bricolage incertain (l'effet soporifique est d'ailleurs analogue). Le dandysme du branlocheur qui prend des polaroids en affichant une mine désabusée fait un peu rigoler, quarante ans après. De même la critique de l'aliénation, vue d'aujourd'hui, pue l'enfant gâté. Le plus frappant dans le film, qui n'a pas été fait pour ça, c'est le témoignage sociologique involontaire sur le changement des moeurs : on s'étonne maintenant de voir ces gens fumer n'importe où, rouler sans ceinture de sécurité, et faire le plein d'essence comme qui rigole. La fillette est vraiment charmante. D.
Vu aussi, du même, Faux mouvement (1975). Film entièrement chiant, d'un bout à l'autre (j'ai tout regardé). On sent dans le scénario la patte gluante de Peter Handke. E.
encore un
J'ai remarqué l'autre jour cet alexandrin sans façons (un alex popu, disons-le) : "Je le voyais venir gros comme une maison".
ses inscriptions
Un heureux hasard m'a permis de découvrir l'oeuvre de Louis Scutenaire, en l'occurrence son premier volume de Mes inscriptions (1945) dans une réédition de 1990 (Editions Labor, à Bruxelles). Le livre comporte quelques photos sur lesquelles je vois que Scut, à défaut d'une belle tête, avait une bonne tête, sympathique. J'apprends que ce surréaliste belge a mené une carrière pas très rebelle de fonctionnaire au ministère de l'intérieur. Il était paraît-il communiste (cela va bien avec le métier) et des plus mordus, puisqu'il aurait fait partie de ceux qui ont défendu la Chine après l'URSS, puis l'Albanie après la Chine. Mais l'idéologie ne se ressent pas beaucoup dans la teneur de ces pages très agréables à lire, et je trouve que Scutenaire s'est honoré en refusant de signer le tract excluant un membre du groupe surréaliste belge sous prétexte qu'il avait composé la musique d'une messe. Lesdites inscriptions sont des textes courts, leur longueur moyenne est celle d'un petit paragraphe, pouvant se réduire à une ligne ou s'étendre à une page. Vers le milieu de l'ouvrage se trouve une déclaration à tous égards centrale, dans laquelle l'auteur donne son programme : «Je note volontiers ces choses que chacun pense et dit mais que n'écrit personne» (p 155). Le «chacun» et le «personne» seraient à discuter, mais le fait est que l'on est en présence d'un recueil hétéroclite rassemblant des pensées morales, des aveux de goût, des récits de rêve, des notes de lecture, des propos rapportés, des souvenirs, des citations, des blagues, des listes, etc. Le penchant pour l'éclectisme et la brièveté m'a rappelé quelqu'un. Quelques unes des inscriptions m'ont déplu par leur caractère vaseux, ridicule ou absurde, mais l'ensemble est assez frais, inspiré et excitant, sincère, sensible et subtil (comme Louison, «j'aime bien les adjectifs», p 321).
rêve de jaune
J'ai rêvé cette nuit que j'étais devant un étalage de brocante, dans lequel je choisissais une statuette publicitaire de la marque Byrrh, faite dans une sorte de résine synthétique jaune vif. Près de la table se tenait debout l'écrivain Céline, vêtu d'un manteau et d'une écharpe, et je comprenais tout d'un coup que c'était lui le vendeur. Je lui demandais le prix de l'objet. Il marqua un temps avant de répondre à voix basse qu'il en demandait seize francs. J'observai moi-même un silence avant de dire que j'acceptais le marché.
(PS. En vérifiant des informations sur cette boisson, j'apprends qu'elle était la création des frères Violet, couleur complémentaire du jaune...)
verbes de couleur
Des remarques lues chez Jünger m'amènent à considérer les verbes dérivés des noms des couleurs. Il en existe en français toute une série, pouvant avoir le sens passif de prendre une couleur, ou le sens actif de la donner. Ils s'appliquent naturellement aux couleurs de base (rougir, jaunir, bleuir, verdir, blanchir, noircir) mais aussi à quelques couleurs secondaires (rosir, brunir, griser) et à des teintes métalliques (argenter, dorer, cuivrer, bronzer). On observera dans cette série que les trois couleurs primaires (ou parfois tenues pour telles) soit le jaune, le rouge et le bleu, ont toutes un verbe associé, mais que parmi leurs trois intermédiaires, seul le vert en est doté, et non le violet, ni l'orange (bien que la variante "orangé" ait un air de participe, qui supposerait un verbe "oranger"). Je constate qu'il existe aussi des verbes possédant le sens très particulier de rayonner d'une certaine couleur, avec peut-être une idée de luminosité, mais je n'en trouve que deux exemples : rougeoyer et verdoyer. Ce privilège du rouge et du vert suggère que les deux couleurs, qui sont celles du feu et de la forêt, celles de l'herbe et du sang, possèdent une importance primordiale, un pouvoir spécial.





