Las Hurdes (ou Jurdes) sont un canton rassemblant trois vallées, cinq communes et une cinquantaine de hameaux, dans le nord de l’Estrémadure, province d’Espagne frontalière du Portugal. Ce territoire jadis fit partie des terres du duc d’Albe, qui cependant dut le revendre aux habitants. Région montagneuse, d’accès difficile, sans aucune route qui la traverse, retirée à l’écart du reste du pays, elle eut un temps la réputation d’un désert bucolique. C’était légende. Plus concrètement, comme nulle police ne s’y aventurait, la contrée semble avoir servi de refuge, au fil des âges, à différentes catégories de marginaux : marranes, morisques, protestants, hors-la-loi divers. A la fin du dix-neuvième siècle, on s’aperçut que c’était sans doute l’endroit d’Espagne le plus déshérité. Le climat, plutôt amène, n’y était pas le pire, mais le paysage rocailleux offrait peu de terre arable, et les paysans la travaillaient en ignorant la charrue et la roue. La misère et la maladie y régnaient en maîtres. Ceux qui allaient mendier dans les provinces voisines étaient parmi les plus prospères des habitants. L’endettement, la sous-alimentation et le paludisme étaient généralisés, les goitres, l’inceste, le nanisme et le crétinisme n’y étaient pas rares. L’Etat ne s’en souciait pas beaucoup, mais il est vrai que la pauvre Espagne d’alors avait aussi d’autres chats à fouetter. L’Eglise faisait ce qu’elle pouvait : cela ne suffisait pas, mais ce n’était pas rien non plus, et pendant longtemps elle seule a porté secours.
C’est paraît-il un prêtre qui améliora le sort des Hurdanos en introduisant chez eux l’usage de l’irrigation et la culture de la pomme de terre. Dans les années 1890, l’association «Esperanza de las Hurdes», dirigée par l’évêque de Coria, don Francisco Jarrín, développe une action caritative. Elle aboutit en 1908 à la réunion d’un Congrès national des Hurdanos et hurdanophiles. En 1910, l’hispaniste catholique Maurice Legendre découvre le secteur et se passionne pour le sort des indigènes. Il reviendra chaque année visiter et étudier la contrée. En 1913, il s’y rend en compagnie de son ami agnostique Miguel de Unamuno, qui consacrera à ce voyage un chapitre de son livre Andanzas y visiones españolas (1922) et quelques articles. En avril 1922, une commission sanitaire comprenant plusieurs personnalités scientifiques, dont le docteur Gregorio Marañón, et accompagnée à titre privé par Legendre, est mandatée par le gouvernement pour visiter Las Hurdes. Deux mois plus tard, en juin, le roi Alphonse XIII en personne vient parcourir le canton à cheval, avec une commission dont fait partie Marañón, et qui distribue des aliments, de l’argent et de la quinine. Après ce déplacement, le nouvel évêque de Coria, don Pedro Segura, présente au roi une liste de mesures de première nécessité. Plusieurs sont prises : un Patronage royal de Las Hurdes est créé, on ouvre une première route, on envoie des médecins, des instituteurs, etc. En 1927, Maurice Legendre présente et publie à Bordeaux sa thèse de 500 pages sur Las Jurdes : étude de géographie humaine. Marañón assiste à la soutenance, et Alphonse XIII félicite le lauréat. (Soit dit en passant, cette excellente et copieuse enquête étant restée inégalée, voilà un volume qui aurait eu sa place dans la collection Terre Humaine, et mériterait n’importe comment une réédition. Les Espagnols en ont publié une traduction en 2006). En 1931, après le départ du roi en exil et l’avènement de la république, le Patronage royal de Las Hurdes devient Patronage républicain et poursuit ses activités, avec Gregorio Marañón à sa tête.
En 1933 le cinéaste Luis Buñuel, inspiré peut-être par la vogue du film ethnographique, et assurément informé par le livre de Legendre, se rend à Las Hurdes et y tourne un documentaire. L’équipe passe un mois sur place pour réaliser les prises de vue, du 23 avril au 22 mai. Le film long d’une petite demi-heure, d’abord intitulé Las Hurdes, ne sera monté qu’à la fin de l’année, et sonorisé en 1936, avec pour titre définitif Tierra sin pan (Terre sans pain). La sonorisation comprend un enregistrement pénible de la quatrième symphonie de Brahms, dont on se demande ce qu’il vient faire là, et la lecture d’un texte de commentaire mis au point par Buñuel et un certain Pierre Unik.
Quand il lui fut montré, Marañón se déclara scandalisé par la façon dont le film noircissait à outrance le tableau. Buñuel admettra plus tard qu’il s’agit en effet d’une oeuvre «tendancieuse». Tourné au moment où le cinéaste s’éloigne du surréalisme pour se rapprocher du communisme, Las Hurdes est un travail de propagande tout autant sinon plus que de documentation. Les collaborateurs de Buñuel étaient eux-mêmes communistes, et il est symptomatique que l’un d’eux, Charles Goldblatt, ait été directeur de la société La Propagande par le Film, appartenant au PCF. Le film dégage à première vue une impression générale de fausseté, due aux artifices et aux déclarations douteuses, impression confirmée quand on se renseigne par ailleurs. Voici une liste non exhaustive de points contestables :
- il y a un parti pris anti-chrétien systématique, jusque dans le ton sinistre sur lequel sont énoncées certaines observations. Ainsi celle selon laquelle dans un village, des maisons portent de vieilles inscriptions chrétiennes gravées au-dessus de leur porte. Et alors? Le cinéaste s’attendrait sans doute à y lire des prophéties marxistes ou des facéties dadaïstes?
- Le mépris du chrétien se mêle à celui du païen quand, à propos de médailles portées par certaines personnes, on déclare : «bien que ce soient des médailles chrétiennes, nous ne pouvons nous empêcher de penser aux amulettes des peuples sauvages d’Afrique et d’Océanie.»
- l’affirmation selon laquelle les gens du pays ne chantent jamais est dénoncée par Marañón, assurant au contraire avoir vu aux Hurdes les plus belles danses du monde.
- aucune scène n’est filmée sur le vif, tout est reconstruit et interprété, les paysans jouent leurs propres rôles mais selon les indications très directives du réalisateur, contre rétribution, avec répétitions préalables.
- on ne peut prendre au sérieux l’affirmation selon laquelle «nous ouvrons au hasard» un livre de morale, à l’école, dans lequel on tombe comme par hasard sur la phrase «Respetad los bienes ajenos» (Respectez le bien d’autrui). Le moralisme communiste sur la question de la propriété vient d’ailleurs mal à propos, s’agissant là d’une population de petits propriétaires et non de démunis. Unamuno avait même fait remarquer dès juin 1922 que le principal problème des hurdanos était que leur attachement atavique à leurs propriétés leur interdisait de partir chercher ailleurs une vie meilleure mais sans propriété.
- «On ne consomme de la viande de chèvre que lorsque l’une d’elles se tue, ce qui arrive quelquefois tant le sol est abrupt et les sentiers escarpés.» Ce commentaire est illustré par la vue d’une chèvre tombant d’une falaise. Or en réalité, elle ne tombe pas par maladresse ou malchance, mais tuée d’un coup de feu par les cinéastes, et l’on voit la fumée de l’arme s’échapper sur la droite de l’écran. (Le plan suivant montre cette fois-ci en plongée la chute de la chèvre : pour le filmer, j’imagine que l’on a dû d’abord récupérer le cadavre de la bête fusillée au plan précédent, puis le jeter de nouveau dans l’abîme après avoir installé une caméra à l’endroit propice).
- en exagérant sur certains points, comme en affirmant que les Hurdanos ne meurent pas des morsures de vipère, mais en s’infectant eux-mêmes par leurs mauvais soins, on finit par pousser à se demander s’ils ne sont pas simplement idiots au point de mériter leur triste sort. Là se pose d’ailleurs un problème éternel : est-ce la misère qui rend médiocre, ou la médiocrité qui rend miséreux?
- certaine jeune fille à la bouche infectée ne mourra pas comme on l’affirme. Plus loin un enfant est présenté comme mort alors qu’il n’est qu’endormi, et sa supposée mère n’est pas sa mère en réalité. Quant au transport d’un petit cercueil par des hommes qui se le passent au fil de l’eau d’une rivière, cela relève du pur délire (ou d’un retour de surréalisme, qui n’est pas la qualité première d’un documentaire).
- l’équipe déclare à la fin quitter Las Hurdes «après un séjour de deux mois», qui n’a duré en réalité qu’un mois. Etc.
Bien que le film ne désigne aucun responsable explicitement, il suggère que la misère des Hurdanos n’est pas, ou pas seulement, due à leur propre incapacité, ou à la rudesse des éléments, mais à quelqu’un d’autre. Cela tient au point de vue marxiste classique selon lequel, quand une population est misérable, ce n’est jamais à cause de sa médiocrité ou du destin, mais à cause des «exploiteurs». A Las Hurdes les exploiteurs sont difficiles à trouver, puisque les habitants sont tous de petits propriétaires de la terre, ce que le film oublie de préciser, et qu’il n’y a pas de grand propriétaire à l’andalouse. Il faut donc porter l’accusation sur quelqu’un qui, sans exploiter, est au moins coupable de non assistance, ou d’assistance insuffisante. L’Eglise est la première visée. Il n’est pas difficile d’établir, en se renseignant, qu’elle a de tout temps fait concrètement pour Las Hurdes plus que tous les partis communistes réunis, mais le film n’a aucune remarque positive à son égard, au contraire seulement des allusions méprisantes. Les coupables, en second lieu, ne peuvent être que les pouvoirs publics. Au moment où le film fut tourné, ce n’était déjà plus la royauté mais la jeune république, qui pouvait se sentir visée, et elle mettra d’ailleurs plusieurs années avant d’autoriser l’exploitation du film. La version définitive de 1936 est cependant dotée d’une déclaration finale qui corrige le tir par des déclarations «antifascistes» et donc plus largement pro-républicaines.
Qu’eût-il fallu, que fallait-il, que faut-il, s’il faut encore, faire pour Las Hurdes? Si l’on a l’idée de ce que pèse la prise en charge d’une seule personne, on admettra qu’il n’est pas simple d’en supporter 4 ou 5000 à la fois. Après la guerre, le général Franco a voulu aider le canton en y faisant planter des pins, qui sont partis en fumée. Plus tard Fraga Iribarne a lui aussi lancé un plan de développement, qui n’a pas non plus donné les résultats attendus. Aujourd’hui que le pays est bien équipé en routes, c’est semble-t-il le tourisme qui apporte le plus de revenus. Mais les habitants qui vont travailler ailleurs reviennent entretenir les maisons qu’ils possèdent ici, parce que c’est ici chez eux. C’est leur pays, qui n’est pas encore le paradis, mais qui a besoin du paradis?

 (Pour l’essentiel, j’ai puisé les informations de cet article dans trois livres :
- Las Jurdes : étude de géographie humaine, thèse pour le doctorat, de Maurice Legendre. Bordeaux, 1927.
- Viaje a Las Hurdes : el manuscrito inédito de Gregorio Marañón y las fotografías de la visita de Alfonso XIII. Madrid : Grupo Santillana, El País, Aguilar, 1993, réédition 1998. Le manuscrit en question est celui du voyage d’avril 1922, présenté en fac-similé et en transcription. Le volume recueille plusieurs autres documents d’intérêt, dont des textes de Camilo José Cela, Marañón, Unamuno, Gómez de la Serna, Legendre, etc.
- le chapitre «Desde Las Hurdes hasta Tierra sin pan» du livre de Román Gubern & Paul Hammond, Los años rojos de Luis Buñuel. Cátedra, 2009.
On peut trouver en ligne des versions complètes ou partielles du film, un article dans Wikipedia, et des extraits d’un court-métrage du cinéaste hollandais Ramon Gieling, De gewangen van Buñuel (Les prisonniers de Buñuel) où des hurdanos de l’an 2000 disent ce qu’ils pensent du film sur leurs ancêtres. Et des photos récentes ici.)