histoire_corridaJ'ai lu le mois dernier avec intérêt l'Histoire de la corrida en Europe, d'Elisabeth Hardouin-Fugier (Editions Connaissances et Savoirs, 2005). L'auteuse, historienne de l'art et des mentalités, également co-auteur d'un Que Sais-Je sur La corrida, ne cache pas bien le peu de sympathie que lui inspire ce divertissement cruel, mais conserve assez d'objectivité. Son copieux ouvrage de 380 pages, documentaire plus que militant, analyse sérieusement la course de taureaux dans ses aspects historiques, techniques, juridiques, littéraires, économiques, sociologiques, etc, avec en complément chronologie, glossaire, bibliographie et index. Pour qui veut se faire une opinion, il y a donc là de quoi s'instruire, et réfléchir. La corrida est présentée non seulement telle qu'elle devrait être ou telle qu'elle voudrait paraître, le noble affrontement de l'Homme et de la Bête, mais telle qu'elle se déroule en réalité : le supplice ritualisé, longuet et plus ou moins laborieux, d'un animal souvent déjà affaibli par les maladies, ayant subi des sévices avant même son entrée dans l'arène, et représentant pour le torero un danger indéniable mais relatif, puisqu'on a calculé qu'il ne meurt en moyenne qu'un torero pour 34000 taureaux. J'apprends que pendant longtemps la course a été surtout mortelle pour les chevaux des picadors, chaque taureau pouvant éventrer une bonne dizaine de montures, qui périssaient en piétinant leurs entrailles répandues sur le sol. Il a fallu attendre 1928 pour que la loi espagnole, au grand dam d'aficionados comme Hemingway, se décide à protéger les chevaux en rendant obligatoire l'usage du caparaçon. C'est en l'occurrence la dictature de Primo de Rivera qui s'est honorée de cette mesure, mais l'histoire montre que la corrida n'est en vérité ni de droite, ni de gauche, les amateurs de torture ludique se trouvant des deux bords. Il paraît que la Deuxième république espagnole a promulgué en 1937 des lois s'opposant à ce jeu considéré comme réactionnaire, que les franquistes ont au contraire soutenu. Mais il était très populaire, y compris parmi les antifranquistes qui ont dû s'exiler en France, où ils ont contribué à son implantation, et où l'intelligentsia a connu après guerre un engouement pour la course. Les partisans français ont compté des écrivains aussi différents que Montherlant et Leiris, dont on ignore souvent qu'ils ont ensuite renié leur passion de jeunesse. Ces deux comme d'autres ont contribué à la mystification tendant à faire passer la corrida pour l'héritière des antiques sacrifices, qu'elle n'est pas. Une autre malhonnêteté fréquente des partisans est l'euphémisation du discours. On cite à ce propos la remarquable perle due à Jean-Claude Gayssot, l'imbécile heureux, qui a osé déclarer : «Les gens pensent que l'on va voir voir du sang quand on va dans une arène ... surtout pas! On voit un taureau qui commence à tourner et à danser autour du toréro...» La course à l'espagnole, avec mise à mort, s'est imposée, ou est imposée, dans certaines régions de France, comme la Camargue, dont la véritable tradition consiste en jeux taurins non sanglants. Ce commerce a été rentable en Espagne, il semble être chez nous constamment déficitaire, et largement soutenu par des subventions pompées sur l'argent des contribuables, dont les sondages indiquent qu'une large et croissante majorité y est indifférente ou opposée. Pour ma part, ce livre m'a conforté dans l'idée que l'interdiction de la corrida serait une victoire de la civilisation sur la barbarie.