Lettre documentaire 485
Alfredo Lustosa Cabral
(de Patos, Paraïba)
Chapitre XII de son livre
Dez anos no Amazonas (1897-1907)
João Pessoa, 1949.
Ici traduit par Ph Billé.
Ayant chargé une grande barque de marchandises faciles à vendre, je fis route vers l'amont avec mon frère Virgilio et un autre rameur, pour troquer nos articles à bon prix contre du latex.
Après trois jours de voyage laborieux, sur une rivière presque impraticable à cause des branchages qui obstruaient le lit, nous parvînmes à la plantation São José, appartenant à José Pereira Lima. Celui-ci était parti au Ceará, laissant la gestion de ses affaires et de sa propriété entre les mains de Manoel Elisio Frota, jeune homme distingué, intelligent et affable. Comme la rivière était peu profonde et la navigation difficile, et que nous faisions là de bonnes affaires avec les hommes descendus des sources et des affluents, nous demeurâmes dans ce port environ deux semaines.
Dans une cabane, non loin de la maison du maître, vivait un métis de belle stature et peu bavard, charpentier, joueur d'harmonica, marié avec une petite femme sympathique, gaie et volubile. Tous les soirs, il venait à la maison principale avec son instrument et sa femme. Il se mettait à jouer, et sept ou huit jeunes hommes dansaient tour à tour avec la «toupie», qui les épuisait tous. La fête ne durait jamais au-delà de dix heures, et le musicien ne manifestait aucune jalousie pour sa «chère moitié». Les réjouissances terminées, le couple regagnait son humble logis. Le lendemain, l'homme retournait dans les bois faire son métier, et les employés du patron vaquaient à leurs activités quotidiennes, impatients que le soleil se couche et que la nuit revienne, pour avoir de nouveau le plaisir de danser.
Ainsi passaient les jours, et tout le monde était bien content.
En ce lieu, nous rencontrâmes un natif de la Paraïba, qui nous invita à venir pêcher dans un lac vidé, dont il ne restait plus qu'une mare entourée d'herbe. Le reste du lac était à sec et ressemblait à un terrain de football perdu au milieu de la forêt. Nous étions étonnés, car nous ne voyions jamais la lumière du soleil, sauf sur les rivières, or elle éclairait là sous nos yeux toute une étendue découverte. Nous apprîmes que comme le lac se trouvait non loin d'une rivière, située en contrebas, quelques solides gaillards étaient parvenus à creuser un fossé entre les deux. Le lac s'était presque entièrement vidé, il n'en restait qu'une mare au centre de l'espace qu'il occupait avant.
Nous commençâmes à pêcher en tapant avec des bâtons sur les herbes aquatiques, pour faire fuir le poisson vers le pêcheur. Il jetait son filet, et nous prenions facilement toutes sortes de bons poissons. Le Paraïbano eut l'idée de s'avancer dans la mare en marchant par-dessus les herbes flottantes, pour chasser le poisson. Le pêcheur et moi, connaissant les dangers de l'eau, nous lui fîmes remontrance de sa témérité, certains qu'il risquait au moins d'être frappé par une anguille électrique.
L'imprudent n'écouta pas nos avertissements, et nous le vîmes soudain pousser un grand cri en s'écroulant sur les herbes verdoyantes et épaisses, qui l'empêchaient de couler complètement. Mais l'anguille électrique continuait de le frapper, et la victime inerte, inconsciente, à moitié immergée, agonisait en sursautant à chaque nouvelle décharge qu'elle recevait dans le dos. Après un moment d'effroi, notre compagnon Justino, qui maniait le filet, s'avança dans la mare par-dessus les herbes, mais quand il toucha le blessé, il reçut lui aussi un choc. Je lui criai d'attraper le gars par le ceinturon pour éviter les décharges. Ainsi, au prix d'un gros effort, le valeureux Justino parvint à hâler le corps jusqu'au bord de l'eau. A ce moment l'anguille envoya une ultime décharge, qui le fit tomber, mais je parvins à le tirer hors de l'eau.
Le Paraïbano était dans le coma, couvert de moustiques, seul son coeur battait. Je le laissai à la garde de Justino et courus jusqu'à la maison du maître, à une heure de là, chercher des médicaments et du secours. Je trouvai un peu d'ammoniac et j'emmenai trois hommes pour m'aider à transporter le malheureux dans un hamac. Dès que nous arrivâmes sur les lieux du sinistre, je portai le produit à ses narines. Il parvint à faire quelques inspirations, tout en prononçant des phrases presque imperceptibles, dans lesquelles on comprenait cependant qu'il en appelait à la Sainte Vierge. Nous l'installâmes dans le hamac et le transportâmes jusqu'au bord de la rivière, qui n'était pas très loin, et de là nous regagnâmes la maison en canot. Nous débarquâmes le blessé et le purgeâmes à l'huile de ricin, seul remède dont nous disposions. Il était perclus de douleurs qui dégénéraient en crises, passa le reste de la journée entre la vie et la mort puis, à la tombée de la nuit, il mourut pour de bon.
Ce soir-là, il n'y eut pas de danse.
Le musicien vint à la maison avec sa femme et nous aida à veiller le mort jusqu'au lever du jour, puis à l'enterrer.
Comme nous avions déjà passé plusieurs jours à São José et que nous ne faisions plus autant d'affaires, nous décidâmes de reprendre notre course vers l'amont, jusqu'à l'embouchure du Jordão, un affluent du Tarauacá, qui se trouvait à quatre ou cinq jours de voyage. Quand nous fûmes arrivés là, mes compagnons s'y installèrent, tandis que je continuais à pied vers la source du Jordão, aux confins du Brésil et du Pérou, dans une zone infestée d'Indiens, afin de régler nos comptes avec un homme qui nous avait acheté des marchandises à crédit.
Pour parcourir ce trajet, le ruisseau déjà bien étroit me servait de sentier. Je dus marcher trois jours seul. En route, je trouvais sans cesse trace des Indiens, qui passaient souvent par là, et je m'attendais à tomber sur l'un d'eux à tout moment, ou à être frappé par une flèche partie en sifflant des buissons. J'avançais prudemment, suivant les sinuosités de la rivière, ou prenant çà et là un raccourci par la terre. De temps en temps j'arrêtais de marcher, quand j'entendais un bruit suspect dans les branchages. Inquiet, le fusil pointé, j'examinais les alentours, mais je ne trouvais que des singes qui s'enfuyaient dans les arbres, et je continuais.
Le premier jour, vers cinq heures de l'après-midi, j'arrivai à la cabane de deux Cearenses. Je passai la nuit chez eux. A quatre heures et demie du matin, ils servirent un déjeuner avec du café à même le plancher de la cabane. Après ce repas, mes camarades s'équipèrent et s'enfoncèrent aussitôt dans la forêt, tandis qu'après les avoir salués, je reprenais ma progression vers l'amont, alors qu'il faisait encore sombre.
Vers cinq heures de l'après-midi, j'arrivai à une autre maison, où il y avait fête. On était dimanche, et je ne le savais pas. En cette occasion, des seringueiros de la contrée s'étaient réunis là. A cet endroit le Jordão formait une courbe plus profonde que la hauteur d'un homme, et très poissonneuse. De loin, j'entendis les cris des pêcheurs, qui m'effrayèrent, car je crus d'abord que c'étaient des Indiens. Je m'approchai prudemment, et je vis que c'étaient des gens qui pêchaient en faisant beaucoup de criaillerie. Ils m'accueillirent et me traitèrent gentiment. Je dînai et dormis en ce lieu, où l'on me dit que si je marchais régulièrement, j'arriverais à la dernière plantation du Jordão, appartenant au Cearense José Maia, vers trois heures le lendemain après-midi.
J'avais avec moi un fusil et deux cents balles. En atteignant mon but, la maison de Maia, celui-ci me dit : «C'est incroyable. Vous êtes fou d'avoir fait tout seul tout ce trajet. Où avez-vous dormi?
- Le premier jour, lui dis-je, j'ai dormi dans la cabane de deux seringueiros, loin en aval, le second j'ai trouvé une autre cabane, où vivaient trois hommes, et aujourd'hui je suis devant vous.
- Je me demande comment vous avez fait pour ne pas vous faire prendre!» Et il ajouta : «Nous, par ici, nous ne nous déplaçons qu'à deux ou plus, et bien armés, parce que celui qui prend le risque de faire comme vous, il peut facilement se faire choper par les Indiens, à tout moment.»
Mais enfin j'étais arrivé sans problème. Je dînai avec mes amis d'un savoureux paca, que j'avais abattu en route, je réglai mes affaires et je dormis.
Auparavant, nous discutâmes jusque dans la nuit avancée. José Maia n'avait pas l'air d'un homme fatigué, abattu par les épreuves qu'il affrontait chaque jour dans son travail. Au contraire, c'était un de ces personnages qui ne craignent rien, et ne faiblissent pas devant le danger ou les coups du sort. Il avait acheté cette propriété lointaine et la défrichait depuis deux ans avec ses vingt et quelques Cearenses, au péril de leur vie, affrontant l'Amérindien belliqueux et rusé, le repoussant sans cesse à coups de feu. Il tenait bon et ne se décourageait pas, poursuivant le but de faire fortune et de retourner un beau jour vers le sol natal.
Le lendemain, je repartis seul en direction de la bouche du Jordão.
En y arrivant, j'appris de la bouche de mes compagnons de bateau, que le joueur d'harmonica de la plantation São José avait surpris sa femme en flagrant délit d'adultère avec un de ceux que nous avions vus danser avec elle lors de notre passage, et qu'il lui avait tiré un coup de fusil dans la poitrine, dont la pauvre était morte. C'est ainsi, dans cette tragédie brutale, qu'a disparu la seule femme civilisée vivant dans la plantation São José, sur le haut Tarauacá.










