L'odeur de pisse redevient plus vive dans les rues de Bordeaux avec le retour des beaux jours. Simultanément à ce regain de senteur, s'opère le redéploiement saisonnier des terrasses de café. J'avais déjà noté dans la fin de l'autre siècle ce processus, que j'appelais de terrassisation du monde, soit la tendance du monde à se transformer progressivement en terrasse de café. Je tenais alors le phénomène pour caractéristique de l'urbanisme nouveau, à l'égal de l'importance qu'avait prise l'automobile dans la cité. La place de la Victoire m'apparaissait ainsi comme typique de l'époque, par son aspect d'immense terrasse de café traversée par une autoroute. Il s'avère avec le passage du temps que les deux mouvements contemporains n'étaient pas parallèles mais contraires. Aujourd'hui la voiture est bannie du centre-ville, les rares qui s'y aventurent encore rampent avec soumission dans des couloirs de plus en plus étroits, cependant que l'on assiste au contraire à l'apothéose du troquet. Il n'y a plus de place publique digne de ce nom, dans laquelle on trouve à l'espace meilleur usage que d'y étaler à perte de vue les tables et les chaises où Popu vient en masse, pour se rincer la dalle, dépenser à flots l'argent dont il estime toutefois gagner trop peu au regard de ses mérites.