Lettre documentaire 478
VILLES EXOTIQUES : PUERTO CABEZAS (NICARAGUA)
par Crad Kilodney
Un Nicaragua affamé de pommes de terre peut être reconnaissant à une ville comme Puerto Cabezas. Ce charmant petit port sur la côte atlantique est entouré d'immenses exploitations, qui produisent 80 % des pommes de terre consommées dans le pays. Elles sont de la variété Balurde Brune, que l'on ne trouve pas en Amérique du Nord. De longues files de camions démarrent avec fracas de Puerto Cabezas par l'unique route, qui mène jusqu'à Managua. On l'appelle, assez justement, l'Autoroute des Patates, et elle a été évoquée par Ernest Hemingway dans une de ses nouvelles les moins connues, «Le camion de patates arrive à midi».
Cette région du Nicaragua est le pays des Indiens Shinnecock, qui ont cultivé des pommes de terre et élevé des canards depuis la nuit des temps. Les canards, cependant, ont tous été anéantis par une sorte de grippe aviaire, qui fut probablement importée par Balboa en 1513. Il était à la recherche d'un autre océan, les Indiens lui ont montré le Sud en disant «C'est par là». C'est ainsi que lui et ses hommes ont «découvert» l'Océan Pacifique. Tout au long du chemin ils ont couché avec un grand nombre d'Indiennes, qui étaient «faciles», et c'est ainsi que s'est formée au Nicaragua une importante population de métis hispano-indiens. Les femmes sont plutôt chaudes. Bianca Jagger en est un bon exemple. Elle a commencé de se faire connaître comme la Reine Patate en 1964, et elle est aujourd'hui encore la principale vedette du pays.
Le tourisme commence juste à prendre son essor à Puerto Cabezas. Les autochtones considèrent encore les Nord-Américains comme «los estúpidos norteamericanos», à cause des milliers de jeunes gauchistes blancs qui sont venus au Nicaragua dans les années 80 participer aux récoltes pour manifester leur solidarité envers les paysans. C'était assez idiot, quand on y réfléchit : vous payer un voyage au Nicaragua pour aller participer aux récoltes en échange de rien. Et ce sont les mêmes simplets qui protestent contre l'«exploitation» du travail à bon marché dans le Tiers-Monde par les grandes compagnies américaines. Comme je dis toujours, si vous vous identifiez aux pauvres, vous vous destinez à être pauvre. Les gens que je connais, qui sont allés faire ces récoltes au Nicaragua, vivent encore comme de pauvres Bohémiens, et quand je leur propose de leur donner de bons tuyaux boursiers ou de leur apprendre à bien vendre des actions, ils rient et me disent qu'ils n'ont pas d'argent.
Mais il y a une deuxième vague de visiteurs, qui font de Puerto Cabezas leur destination touristique, ce qui est très bien, du moment qu'ils évitent le reste du pays. Managua, par exemple, est une arnaque totale. Vous ne devez jamais perdre ne serait-ce qu'une minute à Managua. Alors pas question de vous rendre à Puerto Cabezas par l'Autoroute des Patates, qui est trop dangereuse pour les touristes. Et ne songez pas non plus à prendre l'avion de Managua à Puerto Cabezas. Les lignes aériennes sont nulles, ce sont elles aussi une arnaque, et l'aéroport de Puerto Cabezas n'est pas très fiable, dirons-nous par euphémisme, car atterrir là est toujours risqué, sauf en plein jour et par très beau temps.
Votre meilleur accès à Puerto Cabezas est donc le paquebot Joker of the Seas, de la compagnie Royal Caribbean. Le Joker est le navire le moins cher de la flotte, et il propose des croisières très bon marché pour les destinations les moins demandées, comme les Iles du Diable. Le Joker vous permet de passer trois jours à Puerto Cabezas, mais vous pouvez aussi rester plus longtemps et reprendre le bateau quand il repasse.
Vous préférerez vous installer au Carlton Hotel Puerto Cabezas, qui est le seul hôtel de standing pour hommes-blancs-civilisés. Le directeur général Massimiliano Perversi gère efficacement une auberge de quelque 50 chambres, au prix moyen très raisonnable de 150 dollars la nuit, non compris la «taxe santé» de 10 dollars que le gouvernement vous impose parce que vous apportez vos maladies d'homme-blanc-civilisé dans le pays. Certaines chambres du Carlton sont aménagées bizarrement. Il y a par exemple des chambres "cryptes", où vous dormez dans de grands cercueils, au milieu de squelettes, de silhouettes monstrueuses et d'effets sonores effrayants. «C'était l'idée de Daniel Ortega, explique Perversi, en parlant du président du Nicaragua. Il vient ici de temps en temps avec une dame, et ils aiment les bizarreries». D'autres chambres à thème sont «Le Tombeau de la Momie», «L'île aux Araignées» et «Epouvante». Il y a aussi une chambre spéciale, la n° 13, qui est réservée à Ortega, mais ce qu'elle contient est un secret bien gardé.
Mis à part les pommes de terre, l'autre grand secteur d'activité à Puerto Cabezas est la pêche. Les conserveries de la ville traitent chaque jour des tonnes de hagfish, le «poisson-sorcière», une espèce de lamproie marine. Quand la sirène des conserveries retentit, toute la rue vrombit, gémit, hurle et crépite tandis que des flux argentés de poisson se déversent des bateaux. Le capitaine Neptaly Arias, propriétaire du bateau La Zorra, est la personnalité la plus haute en couleurs du port. Son coup d'oeil pour le hagfish n'a d'égal que son coup d'oeil pour les femmes. «Ici le hagfish est roi, dit-il. Il y en a plusieurs variétés, mais les hagfish de l'Atlantique sont les plus délicieux. Et ils sont appréciés des dames, qui s'en introduisent dans le vagin quand ils sont encore vivants.»
Arias raconte que certaines années, le hagfish disparaît sans raison. Les Indiens recourent alors à leurs pratiques magiques pour le faire revenir. Un des rituels consiste à brûler la zozobra, une effigie de 12 mètres de haut en bois et en grillage à poules, qui représente le péché. Tous les gens doivent confesser leurs péchés sur des papiers qu'ils glissent ensuite dans la zozobra, ou à la place tout objet ayant un rapport avec leurs péchés. Quand l'effigie est remplie des péchés de tout le monde, on la fait brûler pour les expier. Un autre rituel est la danse du bâton, qui n'est pratiquée nulle part ailleurs au monde. Les plus belles Indiennes doivent danser nues autour d'un grand poteau. Puis on les attache au poteau et elles sont fouettées par les anciennes, pour les faire crier. Les cris sont entendus par le hagfish, que cela excite, et il revient. Tout cela fait partie d'un système de croyances religieuses, donc vous ne pouvez pas le critiquer.
On sert du hagfish partout à Puerto Cabezas, mais si vous ne voulez pas prendre le risque d'attraper la diarrhée, allez plutôt manger au Carlton. La chef Rosalina Dolmo Martínez m'a donné sa recette du Hagfish Puerto Cabezas :
Rincez six hagfish de l'Atlantique, pour enlever la viscosité superficielle. Plongez-les cinq minutes dans une casserole de lait bouillant, puis transvasez-les dans une cocotte. Saupoudrez de poivre de Cayenne, de sel et de curcuma. Nappez de sauce tomate. Mettez au four à 180 ° pendant 25 minutes. Préparez un lit de purée de pommes de terre Balurde Brune, dans lequel vous introduirez deux cuillerées de saindoux. Râpez du parmesan sur les pommes de terre. Versez le hagfish prêt et la sauce sur les pommes de terre. Gordon Ramsay a déclaré que c'était là le plus remarquable plat de poisson qu'il ait jamais mangé.
Les bars de Puerto Cabezas sont du genre louche et servent principalement les pêcheurs, et les hommes de la Marine Nicaraguayenne. Il vaut mieux se faire escorter par une personne du coin, sans quoi les clients et les serveurs peuvent vous faire de mauvaises plaisanteries, car à leurs yeux nous sommes encore des «estúpidos norteamericanos» et donc des proies idéales. Le capitaine Arias m'a emmené au Hagfish Saloon, qui appartient à son ami Raúl Barahona. Les clients aiment s'engager dans de rudes parties de bras de fer avec charbons ardents, et le samedi soir l’établissement est transformé en salle de boxe improvisée, où des durs à cuire ivres viennent défouler leur agressivité et où les paris sont encouragés. Il y a aussi un laveur de vaisselle nain et faible d'esprit, que les clients lancent chacun à leur tour dans un filet. Raúl insiste sur le fait que le gars aime bien ça.
Les marins fréquentent aussi les deux bordels. Là encore, il vous faut une escorte, si vous êtes un «estúpido norteamericano». Les deux établissements appartiennent à un parent de Daniel Ortega. Le capitaine Arias dit que toutes les filles sont propres. Plusieurs d'entre elles sont russes.
Le commerce est concentré sur le Pelotudo Market, qui au départ accueillait surtout des paysans qui vendaient des pommes de terre à même leurs charrettes. Mais le marché a évolué sous l'influence du tourisme. La chaîne Tim Horton a ouvert un comptoir à beignets, Harry Winston une bijouterie. Une marque de grands magasins japonais, Takashimaya, s'est installée, de même qu'American Apparel et Toys’R’Us. Et devinez quoi? AUCUNE camelote chinoise merdique nulle part! Etonnant! Il y a cependant un magasin qui est très particulier, selon le capitaine Arias, c'est le Magasin Anti-Vieillissement. «Ils vendent des cosmétiques pour que la peau garde un aspect jeune, mais il n'y a presque jamais de clients dans le magasin. Ils ne font pas de soldes, ni de promotions. Ils ne font pas de publicité. Ils n'ont pas de site internet. Ils ne figurent même pas dans les pages jaunes. Pourtant ils sont installés là depuis des années, sur un espace commercial coûteux. A quoi est-ce que tout cela rime?» m’a-t-il demandé en me regardant d’un air espiègle. J'ai avoué que je n'en savais rien. « Ach! Estúpido norteamericano! C'est du blanchiment d'argent! Vous ne comprenez pas?» Wow! Les bras m’en sont tombés!
Il y a deux plages à Puerto Cabezas, Malecón et Panocha. Elles sont bien pour aller s'y asseoir, mais c'est tout. Il n'y a pas de surf. La baignade se fait à vos risques et périls, à cause des requins. N'allez pas là seul, ne transportez ni argent, ni objets de valeur. Le taux de mortalité à Malecón est d'environ un pour 10.000 visiteurs, à Panocha de presque deux pour 10.000. Mais cette dernière est une plage topless pleine de femmes chaudes avec de gros nichons, ce qui peut justifier le risque additionnel.
A un kilomètre au nord de la ville se trouve le Phare Hanté de la Mort, ainsi nommé parce qu'un visiteur y est mort empoisonné après avoir mangé un hamburger au snack bar, et que son esprit hante le phare en cherchant à se venger. Avant cela, c'était simplement le Phare de Puerto Cabezas, mais ces gens-là savent comment transformer une tragédie en opportunité. Le phare est assez peu utile du point de vue nautique, vu qu'il n'y a ni récifs, ni courants dangereux. Mais c'est un emploi de complaisance créé par le gouvernement, et si le gardien du phare n'a pas trop bu pour faire son travail, la lumière est allumée la nuit et sert de guide aux pilotes d'avion ivres qui cherchent l'aéroport.
Au sud de Puerto Cabezas se trouve un lac artificiel que vous ne verrez figurer sur aucune carte. On l'appelle le Lac d'Encre. C'est là que le gouvernement sandiniste fait larguer les corps des écrivains et des journalistes que les autorités ont dans le nez. Ce nom a inspiré le titre de l'anthologie de nouvelles canadiennes Depuis le Lac d'Encre (Vintage Canada, 1995), qui hélas s'est très mal vendue, parce que je n'en faisais pas partie.
Puerto Cabezas est le seul endroit au monde où l'on trouve un asile pour «marcheurs à mains». Ce sont des attardés mentaux qui marchent à quatre pattes comme les animaux. Apparemment ils sont assez nombreux au Nicaragua, mais nul ne sait pourquoi. Les Indiens les considèrent comme maudits. L'asile est géré par l'Eglise de Santo Cabrón, qui collecte des fonds en vendant des certificats religieux par correspondance, grâce à des petites annonces passées dans les journaux (donation suggérée : 50 dollars). Le père Jesús Humberto Canales, un pasteur auto-ordonné, lié à aucune congrégation particulière, s'est fait photographier une fois en compagnie de Hillary Clinton et il en tire tout ce qu'il peut. Il a aussi des parts dans des hippodromes et dans des casinos en Amérique du Sud et Centrale. Les marcheurs à mains sont apparus dans un documentaire sur Nova. L'un d'eux s'est vu offrir les frais d'inscription pour étudier la sociologie à la Northeastern University de Boston.
Une nouvelle attraction, dont l'ouverture est programmée pour la fin 2010, est le «Triassic Park», où de grands varans de Komodo pourront se promener en liberté. Jon Gosselin est le principal investisseur derrière ce projet. Il dit que ce sera une sortie de choix pour les parents qui ont trop d'enfants. Il envisage aussi de s'en servir pour un reality show mettant en situation un célibataire qui a beaucoup de petites amies, qui vivent toutes dans ce grand parc rempli de varans.
Puerto Cabezas n'a pas de maire à proprement parler. A la place, le détenteur du pouvoir de facto et le magnat de la patate, Ernesto Echavarria, qui est très proche de Daniel Ortega et des sandinistes. J'ai eu la chance de le rencontrer lors d'un dîner avec Massimiliano Perversi, au Carlton. Par une surprenante coïncidence, il se trouve qu'Echavarria possédait un de mes livres, J’ai mastiqué les intestins crus de Mrs Ewing, qui lui avait été offert par un «estúpido norteamericano» venu de Toronto ramasser les patates au Nicaragua. Ce livre épuisé est une pièce pour collectionneur, et vous pourriez peut-être vous le procurer, ainsi que mes autres oeuvres, sur www.abebooks.com, mais je n'ai aucun contrôle sur les prix du marché de l'occasion.
J'ai demandé à Echavarria si Puerto Cabezas avait une ville jumelle et il m'a dit oui, Burlington, dans le Vermont. J'étais surpris, alors je me suis renseigné et j'ai appris que Burlington avait sept villes jumelles, ce qu'Echavarria ignorait. Nous sommes tombés d'accord pour considérer que Puerto Cabezas méritait un jumelage exclusif, et j'ai dit que je me chargerais de trouver une nouvelle ville jumelle. Et je l'ai trouvée, c'est Blenheim, en Nouvelle-Zélande. L'accord a été conclu avec le maire Alistair Sowman, membre du Conseil du District de Marlborough, qui viendra visiter Puerto Cabezas comme invité spécial en 2010. Le capitaine Arias se promet de l'emmener aux deux bordels et de le saouler au Hagfish Saloon. Quant à savoir si Sowman pourra faire la fête dans la chambre 13 du Carlton, cela dépendra entièrement de l'emploi du temps du président Ortega.
(Vaccins recommandés: Fièvre à tiques du Colorado, Maladie d’Erdheim-Chester, Macroglobulinémie de Waldenström.)
(«Exotic cities, part seventeen: Puerto Cabezas, Nicaragua», in New writings, 6 novembre 2009, traduction française Philippe Billé).













Peut-être que le libéral de droite croit qu'il ira se promener plus loin avec le 4x4 que les dividendes de ses actions lui auront rapporté ? Tandis que le libéral de gauche pense au contraire qu'on va plus loin sans 4x4 ?
L'avantage de l'Amérique du Nord que je connais un peu, c'est que dès lors qu'on sort des sentiers battus, vu l'attachement des Yankis à leurs bagnoles, on s'y retrouve bien peinards tout seul au milieu des geais bleus et des ours, qui sont beaucoup plus fascinants que toute la littérature d'Amérique du Nord réunie, sauf peut-être Bukowski qui a des passages poilants, et qui s'il n'avait pas été pauvre n'aurait jamais fait ce qu'il a fait manifestement de mieux dans sa vie : écrire (On peut lire le style de Céline imité par Justine Lévy pour se convaincre des bienfaits d'une existence pauvre au plan du style).