poupeeVILLES EXOTIQUES : PIGNON (HAITI)   par Crad Kilodney

Vos vacances en pays vaudou vous attendent! Vous vous dirigez vers la destination touristique la plus effrayante des Caraïbes : Pignon, en Haïti! Vous allez y voir des choses dont vous n'auriez pas soupçonné l'existence - par exemple, des zombies! Ils se tiennent dans les montagnes. Et quand vient le soir, ils descendent en quête de victimes. Ah, vous ne croyez pas à ce genre de choses? Le père Antoine Laperrière n'y croyait pas non plus, quand le gouvernement haïtien l'a envoyé à Pignon en 1945 pour y établir une mission et faire cesser la pratique du vaudou. Il n'y est resté que deux jours et a quitté la ville en rampant littéralement sur les mains et les genoux. Il a déclaré que des mains invisibles étaient constamment en train de l’étrangler. Il a perdu la tête et a fini ses jours dans un asile de fous. Mais vous n'avez pas peur n'est-ce pas? Non, vous êtes décidé à y aller. Rédigez quand même votre testament d'abord.

          Pignon n’est qu’un point sur la carte, niché dans l'intérieur montagneux de Haïti. La localité se trouve sur la route entre Hinche et Cap-Haïtien. Il y a un bus par jour entre les deux villes. Il vous faut demander au chauffeur de s'arrêter à Pignon, sans quoi il ne le fera pas. Il vous regardera d'un air surpris. C'est comme demander à être déposé à Newt, au Texas, ou au château de Dracula. Soyez chic, glissez-lui la pièce.

          Bon, je ne veux pas non plus exagérer. La plupart des voyageurs qui vont à Pignon en reviennent sains et saufs. Ceux qui ne reviennent pas ont probablement été transformés en zombies. Mais ça ne dérange pas les zombies, d'être des zombies. Ils ne sont pas conscients d'être des zombies. Ils sont juste comme les habitants de Toronto.

          Pignon n'a qu'un hôtel, le Kawada. Son directeur John Marko donne des conseils à ses hôtes : «Ne sortez jamais tout seul. Ne rentrez jamais après minuit. Ne cherchez pas des prostituées. Ne buvez pas du thé amer local. Prenez tous vos repas à l'hôtel.»

          Marko croit au vaudou. «Il ne faut pas en avoir peur. Il faut juste le comprendre. Le vaudou peut être une magie noire ou une magie blanche. Les poupées vaudou et les zombies font partie de la magie noire. Le zombie est dans une sorte d'état somnambulique. Le bokor, qui est le prêtre mercenaire engagé pour pratiquer la magie noire, utilise la toxine du poisson-globe Sphoeroides testudineus, à doses très mesurées, pour transformer une personne en zombie et la maintenir dans cet état. La toxine provoque un quasi-arrêt de l’activité de l’organisme et la perte de la volonté. Alors le zombie peut être commandé comme un esclave. Certains zombies sont employés à travailler. D'autres à tuer. On en voit quelquefois en plein jour. Les gens d'ici les repèrent immédiatement, mais les touristes pas forcément.»

          Le rituel vaudou est la seule chose qui vaille d'être vue, à Pignon. Les touristes peuvent y assister, mais il vous faut verser de l'argent au houngan, le prêtre vaudou (pas tout à fait le même que le bokor). Le rituel se déroule chez lui. Une prêtresse, ou mambo, est souvent présente, ainsi que quelques autres assistants, ou hounsis.

          Le houngan commence par jeter un peu d'encens dans un pot de charbon chauffé au rouge sur le sol. Il peut invoquer les esprits du bien ou ceux du mal, mais pas les deux à la fois. Les esprits du bien sont sollicités si quelqu'un a besoin d'aide, ceux du mal pour obtenir une vengeance ou une punition. Dans ce dernier cas, de loin le plus spectaculaire, on apporte un grand serpent et on lui coupe la tête. Le sang est recueilli dans un bol. Une jeune fille, d'environ 16 ou 18 ans, est déshabillée et allongée sur une table. Le sang du serpent est versé sur son corps nu. Le houngan prend maintenant une pipe de tabac et en tire une bouffée de fumée, qu'il souffle dans le vagin de la fille au moyen d'un bambou. Puis on fait entrer un zombie. Il est commandé par le houngan. Le zombie suce les seins et la vulve de la fille nue, qui doit rester sur la table aussi calme que possible. Le zombie se couche alors sur elle pendant plusieurs minutes et se frotte à elle comme s'ils avaient des rapports (bien qu'il en soit incapable). Le houngan peut maintenant avoir des rapports, réels ou simulés, avec la mambo. Après quoi le zombie est reconduit à sa place (généralement une sorte de placard). Le houngan prend maintenant une poupée ou une effigie représentant la personne haïe et y plante des épingles en prononçant des paroles magiques. Ce procédé assure que les esprits mauvais parviendront à trouver la victime et, suppose-t-on, à la tuer. Le houngan mène maintenant la congrégation en chantant, en dansant et en hurlant, puis tout le monde est pris de folie est se met à sauter et à tournoyer sauvagement. Les femmes peuvent se déshabiller complètement et danser nues. Des pichets de rhum ou de vin fort passent de main en main jusqu'à ce que tout le monde soit complètement ivre. Les hounsis font éclater des pétards et jouent du tam-tam, et la mambo peut procéder à des attouchements sexuels sur n'importe quel homme qui lui plaise. C'est tout un spectacle!

          Pignon produit plus de 90 % des authentiques poupées vaudou utilisées dans le monde. Elles sont fabriquées par la société Pignon Dollworks, dont les ouvriers sont d'habiles artisans. Ils fabriquent aussi un petit pourcentage des poupées Barbie de la société Mattel. En fait, Mattel va bientôt sortir une édition limitée de Barbie Vaudou, qui sera manufacturée en exclusivité par Pignon, pour une distribution limitée aux Caraïbes.

          Oui, vous pouvez acheter une poupée vaudou de la marque Dollworks, pour environ 20 dollars. Cependant le directeur de l'hôtel, John Marko, m'a averti qu'elles ne marchaient pas avec n'importe qui, vous devez être un praticien du vaudou dûment entraîné.

          Le Kawada est un assez bon hôtel, pas luxueux mais potable. Les chambres coûtent environ 30 dollars par jour, sans compter le prix des repas. La plupart des cartes de crédit sont acceptées. Un grand portier hideux interdit l'entrée aux zombies, aux mendiants et aux autres indésirables. L'équipe de nettoyage vous vendra une sorte de charme pour vous protéger. Bien sûr, c'est une imposture, mais vous avez intérêt d'être bien gentil et de l'acheter, sinon vous risquez de trouver quelque chose qui rampe dans votre lit. Le chef est dément et peut très bien ignorer votre commande et décider lui-même ce que vous devez manger. Sa cuisine est de fait assez bonne. Mais sa spécialité, c'est le serpent.

          La plupart des gens à Pignon ne parlent pas anglais, mais vous pouvez vous débrouiller avec vos souvenirs de français du collège. Le français haïtien est assez horrible, comme le québécois.

          Quelques célébrités ont visité Pignon, parmi lesqueles Mary-Kate et Ashley Olsen, Marie Osmond, le général Colin Powell, Kobe Bryant, José Canseco, Don King, Tyra Banks, l'ancien gouverneur de New York Eliot Spitzer, le professeur Henry Louis Gates (docteur de l'université de Harvard) et Sacha Baron Cohen (Cohen a commencé à jouer au rituel vaudou comme Ali G. mais il a bien failli s’y laisser prendre.)

          Un groupe d'étudiants de L'Université Muhlenberg d'Allentown  (en Pennsylvanie) s'est rendu à Pignon récemment pour y rechercher des fossiles. Des autochtones leur ont fait une blague en leur donnant un crâne de chien et en leur disant que cela provenait d'une espèce inconnue. Les étudiants l'ont rapporté avec eux et n'ont probablement toujours pas réalisé de quoi il s'agissait.

          Pignon est jumelée avec la ville de Poughkeepsie, dans l'Etat de New York. Le maire John C. Tkazyik, qui adore les minorités, veut que «ces pauvres Haïtiens» sachent qu'ils ont un ami à Poughkeepsie. Il leur a personnellement envoyé un grand don humanitaire contenant plusieurs bouteilles de sa sauce barbecue favorite, quelques chemises de l’Armée du Salut, une vidéo de gymnastique de Jane Fonda, des jouets bon marché fabriqués en Chine, un livre illustré sur le comté de Dutchess (dont Poughkeepsie est le chef-lieu) et un portrait encadré de lui-même. A Pignon, maintenant, on le désigne comme le «fils de pute» (une marque de respect, j'imagine) et son portrait se trouve entre les mains d'un houngan.

          (Vaccins recommandés : Sprue tropicale, Maladie d’Ollier, Lèpre).

("Exotic cities, part eleven : Pignon (Haiti)", in New writings, 3 août 2009, trad Ph Billé).