Je n'écoute jamais la radio dans les bois, ni rien du genre. J'y ai songé parfois, ça ne m'attire pas. La première raison à cela est que pour ma tranquillité, je préfère me sentir en mesure de déceler le plus tôt possible l'approche d'un marcheur, ou d'un moteur. La deuxième est que je n'ai pas besoin d'être diverti, j'ai toujours à faire. La troisième est que même quand il est silencieux dans l'ensemble, le paysage sonore est plein de petits bruissements qui sont autant d'indices plus ou moins utiles de ce qui se passe, par exemple j'aime savoir quel oiseaux sont dans le coin. Et puis j'ai de la sympathie pour les vieux bruits de la forêt, ceux des oiseaux ou des insectes, celui du vent dans les feuilles, celui du feu, les mêmes qui résonnaient déjà aux oreilles du glaneur il y a mille ans, il y a dix mille ans. A défaut des actualités, j'écoute les éternités, ce n'est pas plus mal. Mais quelque plaisir que j'aie à traîner dans mes bois, je n’oublie pas que je me trouve là non seulement en un point précis de l'espace mais aussi à un moment particulier du temps. Je dois prendre garde à ne pas marcher sur une vipère, à ne pas me faire gifler par une branche, mais je n'ai plus à craindre les loups ni les ours, on oublierait facilement qu'ils ont existé. Il ne me surprendrait pas que le goût de la nature se soit affirmé à mesure qu'elle devenait inoffensive. Il reste les dangers de l'homme, selon les aléas de l'histoire. Je visite mes arbres sans crainte de me faire détrousser, ou  estourbir, ou de sauter sur une mine. Mais cela peut changer, rien n'est assuré.