DE NULLE PART
NOTES POUR UNE AUTOBIOGRAPHIE NON ENRACINEE
par Geof Huth

gHuth1966 VIRGINIE
    Ma famille quitta la Virginie tôt le matin, dans le noir, et nous nous arrêtâmes pour déjeuner dans un restaurant. J’ai deux souvenirs de ce repas : je commandai des «cochons-en-croûte» (des hotdogs trempés dans de la pâte et cuits), et mon garde-nappe figurait une carte des Etats-Unis, style bande dessinée, où apparaissait, juste au-dessus de la frontière, une zone du monde nommée Canada. Je réalisai alors, et ce fut pour moi un choc, qu’il y avait d’autres pays dans le monde. Nous étions en 1966, j’avais cinq ans, presque six, et ma famille partait pour le Portugal.
    A l’époque, je ne me souvenais peut-être pas que j’étais né en Californie, et je n’avais pas idée que des branches de ma famille s’étaient déplacées, de génération en génération, à travers le pays, de sorte que mes parents s’étaient rencontrés dans une station-service au sommet d’une colline et que mon existence avait été rendue possible. Tout ce que je savais, c’était que nous quittions la maison et que nous partions en voyage. Ce voyage me conduisit pour la première fois à New York, où je fus surpris du bruit que pouvaient faire les voitures, même entendues depuis une chambre d’hôtel loin en hauteur. Mes parents, mes trois frère et sœurs et moi, nous prîmes le paquebot Constitution pour traverser le sombre et houleux Atlantique et nous accostâmes d’abord à Casablanca, au Maroc, de sorte que ce pays nord-africain fut le premier sol étranger où je posai le pied.

1966-1968 PORTUGAL
    Je ne me souviens pas de notre arrivée à Porto, au Portugal. Mais je me souviens de notre existence là-bas, et que c’était formidable. Quand je repense à ma vie, c’est le Portugal qui me manque le plus. D’une certaine façon, c’est lui qui est ma vraie patrie, parce que ce lieu plus qu’aucun autre a fait de moi ce que je suis. Du fait qu’il y avait toujours et partout du poisson et des fruits de mer, j’aime beaucoup ce genre d’aliment. J’adore le poulpe. Je rêve de sardines grillées. Je revois encore nettement le marché de poissonnerie, éclatant de bruit, de couleurs et d’odeur. Les poissons étaient empilés par forme et par couleur, les gens marchandaient et hurlaient, l’endroit sentait violemment la marée : une odeur luxuriante et moelleuse, pas rance. J’aimais ce marché, comme j’ai aimé tous les marchés chaotiques, comme j’ai aimé le souk.
    En arrivant au Portugal, nous logeâmes d’abord à l’hôtel Tuela, qui reste un endroit magique dans mon souvenir. Nous avions de merveilleux repas chaque soir, précédés par la version portugaise d’un buffet varié suédois, et conclus par de délicieuses petites tartes. Nous pouvions jouer dans nos chambres séparées à l’hôtel, comme si nous étions chacun chez soi, et tout était toujours propre.
    Le Portugal fut un lieu de langues pour ma famille et pour moi. Nous parlions anglais entre nous, mais nous étions plongés dans cette langue étrangère. Je trouvais cela amusant, je m’asseyais sur le plan de travail de la cuisine et je parlais à nos servantes, leur disant le nom anglais des objets et leur demandant l’équivalent portugais. Plus étrangement, mes parents m’inscrivirent à l’école allemande locale, et je passai donc mes classes de maternelle à apprendre simultanément le portugais et l’allemand. Cela me révolta contre l’allemand, que je pris alors pour une force d’occupation. Je fus mauvais élève et j’appris mal l’allemand, si mal qu’il me fallut redoubler. Mais je finis par l’apprendre. Mon père dit maintenant que je parlais allemand avec un accent portugais, mais je le parlais. A huit ans, j’étais trilingue.
    La notion de lieu me semble vide de sens, bien que je sache qu’elle ne peut l’être. La localisation de nos vies est très liée à ce que nous devenons. Dans mon cas, par exemple, l’Atlantique est l’endroit où le portugais et l’allemand sont morts pour moi. Quand ma famille retraversa l’Atlantique en avion, pour rentrer à New York, les hôtesses insistèrent pour que mon frère et moi disions quelque chose en portugais. Je refusai. Non seulement j’étais timide, mais leur insistance à me faire parler portugais était pour moi le signe qu’il y avait quelque chose de bizarre dans le portugais, et dans mon esprit cette langue est alors devenue un secret – y compris pour moi-même. Je n’ai plus jamais prononcé un mot de portugais après mon retour aux USA, alors que mon frère, mon père et moi avions parlé couramment cette langue.

1968 CALIFORNIE
    Finalement, notre rapatriement nous reconduisit dans notre véritable pays d’origine, la Californie, où la famille de ma mère avait vécu depuis plus d’un siècle. Nous habitions juste au sud de San Francisco, sur la péninsule, avec vue sur la baie. Ce petit endroit est peut-être ma vraie patrie, un endroit plein de la senteur touffue des eucalyptus et du parfum sombre de la maison de ma grand-mère. Mais pour moi, le retour en Californie fut important pour une autre raison : c’est là que j’appris à lire et à écrire l’anglais. Ce fut un processus pénible. Je me souviens d’avoir pleuré. Je savais lire et écrire le portugais et l’allemand, aussi bien que le peut un enfant de huit ans, mais l’anglais était bizarre, tordu, imprévisible. Je ne savais comment le transcrire. Je faisais des fautes d’orthographe, sans comprendre pourquoi c’étaient des fautes. En quelque deux mois, cependant, j’appris à écrire l’anglais, peut-être trop bien. Je parle assez bien d’autres langues maintenant, le français et l’espagnol. Mais après l’âge de huit ans, aucune langue, à part l’anglais, n’a autant fait partie de moi que n’avaient fait le portugais, et même l’allemand.

1968-1970 CANADA
    J’aime dire que l’endroit le plus étranger où j’ai vécu fut le Canada, car c’est le plus transparent des mensonges. Mon père, officier de carrière à l’étranger, fut nommé par le Département d’Etat dans l’Ontario, à Windsor, ce que nous pourrions appeler la meilleure moitié de Detroit. Pendant des mois, nous vécûmes dans un motel, qui n’avait rien de comparable avec l’hôtel Tuela. Nous mangions au fast-food A & W (où la racinette était bonne) et dans un petit restaurant chinois où l’on servait des soupes délicieuses, mais mon souvenir de Windsor est d’abord celui d’un temps pluvieux ou couvert. Après quelques mois, cependant, nous déménageâmes à Kingsville, dans une grande maison sur les rives du lac Erié. En passant par la porte de derrière, je pouvais accéder directement à la plage et à l’eau. Je mangeais des mûres violettes jusqu’à n’en plus pouvoir. Par-dessus le lac Erié je regardais vers un pays que je ne pouvais pas voir mais d’où je venais. Je préférais regarder vers l’intérieur des terres, vers la campagne, vers les deux grands arbres dans les combles desquels des aigles avaient fait des nids grossiers.
    Et j’ai fréquenté là des écoles où les maîtres nous parlaient de la langue française et des Canadiens francophones, mais où nous n’avons jamais appris le français. Notre monde était en anglais, et le seul français que j’y aie jamais entendu se trouvait dans le nom d’une de mes écoles : St John de Brébeuf. Parce que j’ai vécu au Canada, je dis maintenant à mes enfants que je suis en partie canadien. C’est important, à mes yeux, parce que les Américains croient que les Canadiens sont identiques aux Américains, mais les Canadiens savent (parfois trop bien) qu’il n’en est rien.

1970 WASHINGTON DC
     Pendant une courte période, ma famille a vécu dans le coin nord-ouest de Washington, District de Columbia, qui est peut-être ma vraie patrie, car là se trouve le Département d’Etat. Entre deux déménagements, nous faisions toujours halte au DC, où nous faisions faire de nouvelles photos pour nos passeports, nous recevions des vaccinations supplémentaires, et nous jouions dans une petite salle d’attente réservée aux enfants. Parfois, nous allions même manger de la purée de haricots à la cafétéria. Nous connaissions bien ce bâtiment inclassable.
    Dans l’été de 1970, pendant les quelques mois où nous vécûmes dans le DC, un merveilleux événement se produisit. Les cigales de dix-sept ans sortirent de terre et recouvrirent le monde de leur masse bourdonnante, vrombissante et grouillante. Je me rappelle avoir marché parmi ces millions d’insectes, que je ne pouvais éviter. Il y en avait sur les trottoirs, sur les buissons, les troncs des arbres, les voitures. Ils volaient à travers l’espace. Ils claudiquaient sur le sol. Ils étaient pitoyables et émouvants. La nature, me disais-je, était si puissante et si mystérieuse, elle pouvait surgir du sol et transformer le monde pendant que nous dormions. Miraculeusement, ces bêtes continuent de sortir de terre tous les dix-sept ans. En repassant dans le DC en 2004, j’ai vu le monde de nouveau recouvert, par les petits-enfants des insectes que j’avais d’abord vus quand j’avais dix ans.

1970-1973 LA BARBADE
    J’ai longtemps essayé d’expliquer que la Barbade n’est un paradis caraïbe que jusqu’à un certain point. Notre vie là-bas fut heureuse à bien des égards. Nous allions nous baigner presque tous les jours. Nous pouvions courir à l’aventure dans la jungle – c’est là que j’ai trouvé ma tortue-sablier à pattes rouges, Sam, que nous emmenâmes avec nous lorsque nous repartîmes aux USA. Nous regardions des films à la base navale américaine, à la pointe nord de l’île. J’apparus deux fois à la télévision de la Barbade. J’étais boy-scout marin. Pendant quelques mois, nous habitâmes juste sur le rivage, avec la mer des Caraïbes comme arrière-cour, et je capturais toutes sortes de créatures maritimes, parmi lesquelles des anguilles, des poulpes, des oursins, et des concombres de mer. En mer, nous pouvions voir des bancs de poissons volants jaillir de l’eau et y replonger en étincelant. Depuis une de nos écoles, mon frère et moi descendions dans les ruines d’un ancien moulin à vent, pour y cueillir des douzaines de citrons, dont nous fîmes plus de limonade que nous n’aurions jamais pu en boire. Nous sucions des akis sucrés et d’aigres tamarins, pris aux arbres sur le chemin de l’école.
    Mais la Barbade est petite, quelque 430 kilomètres carrés, et nous vécûmes là plus longtemps que nous n’avions jamais vécu ailleurs. Pendant ces trois années, nous habitâmes quatre maisons successives, mais nous étions toujours sur la même petite île entre l’Atlantique et les Caraïbes. Parfois nous marchions sur un oursin, dont les sombres piquants nous transperçaient la plante des pieds. A cette époque, un tueur en série surnommé Dr Rat tuait des gens dans l’île. Ce fut à la Barbade que j’éprouvai pour la première fois le racisme (ou peut-être n’était-ce que de l’anti-américanisme), je fus discriminé et moqué parce que j’étais différent. Le directeur de notre école me fouetta pour avoir volé des citrons dont nous faisions de la limonade. Et sur les plages les plus sauvages, nous passions notre temps à fuir les fruits vénéneux du mancenillier, comme si nous avions craint qu’ils puissent nous sauter dessus.
    Mais nous nous amusâmes quand même, et la Barbade m’a fait découvrir combien la langue anglaise peut changer selon l’endroit. J’appris que les Frenchies étaient des préservatifs, que les cheese cutters (couteaux à fromage) étaient des sandwiches au fromage, et que les Bajans étaient les Barbadiens. Le film Top secret (The tamarind seed, avec Julie Andrews et Omar Sharif) fut tourné à la Barbade quand nous y vivions, et l’équipe de production voulut emprunter notre voiture pour le tournage. Ce véhicule, assez grand pour contenir les huit membres de notre famille, était apparemment une rareté sur l’île.

1973-1975 BOLIVIE
    Je fus le premier de ma famille à passer en Bolivie. D’habitude nous nous rendions à nos nouvelles habitations en avion, mais nous arrivâmes dans ce pays à pied. Mon père avait décidé que nous entrerions en Bolivie depuis le Pérou, mais le transporteur s’arrêtait à la frontière, et nous dûmes la franchir en marchant. Cette nuit-là, nous voyageâmes dans le noir à bord d’un bus rempli de gens et de poulets, jusqu’à La Paz, où nous vécûmes les deux années suivantes.
    En Bolivie, j’appris assez d’espagnol pour pouvoir communiquer avec les gens. Nous vivions enfin de nouveau dans un pays non anglophone, et j’en profitai pour apprendre la langue soigneusement. Mais si nous allions trop loin dans la campagne, nous pouvions tomber sur des gens qui ne parlaient que le quechua ou le guarani. Nous vivions assez haut dans les montagnes, à plus de 3000 mètres, juste au-dessous de l’altiplano, avec en vue le mont Chacaltaya. Les seuls arbres étaient presque tous des eucalyptus transplantés. Ils étaient grands, isolés, odorants, et me rappelaient la Californie.
    Malgré les eucalyptus, c’était là un monde différent de tous ceux que nous avions connus. L’air était rare, le monde était brun et gris, mais stimulant. Nous explorions les montagnes brunes et poussiéreuses autour de chez nous, et les grottes qui s’y lovaient – tout cela était très excitant. Un beau jour, dans un élan de témérité, je fis descendre par une corde mes cinq frères et sœurs, l’un après l’autre, dans un trou obscur qui nous fit accéder à une grande caverne inexplorée, et je m’y introduisis moi-même à leur suite. Nous parvînmes à trouver une sortie, puis nous allâmes raconter à notre mère cette formidable aventure, ce qui nous valut d’être interdits de sorties dans la montagne. Mais je continuai d’explorer ces collines.
    Nous vécûmes vraiment en Bolivie. Nous prîmes les bus ou les trufis (des taxis qui suivaient un parcours précis, comme font les bus) sur la route sinueuse menant de notre faubourg de Calacoto à La Paz. Nous fûmes à des bals à l’école américaine. Nous mangeâmes des cherimoyas et des patates de différentes couleurs. Nous fûmes au carnaval d’Oruro. Nous aimâmes les Cochabambinas de Cochabamba. Nous chassâmes le canard sur l’altiplano. Nous ramassâmes de petits éclats de lapis-lazuli dans les ruines de Tiahuanaco. Nous campâmes dans la jungle moite de la région des Yungas, à des kilomètres au-dessous de chez nous. Nous marchâmes des kilomètres dans les montagnes. Nous ramassâmes des trilobites partout où nous pûmes. Nous fîmes nos premières communions et nos confirmations dans les églises, comme partout ailleurs.

1975-1977 GHANA
    Nous habitions presque nulle part quand nous vécûmes au Ghana, car non loin au large de la côte se trouve le point où la latitude 0 et la longitude 0 se croisent pour former Nulle Part. Mais le Ghana était beaucoup plus que nulle part. C’était l’Afrique de l’ouest, qui débordait de vie. Des lézards géants verts, jaunes, rouges et violets vivaient dans notre cour, j’en prenais et j’en relâchais chaque jour autant que je voulais. Des centaines de tisserins tissaient les petits nids les plus élaborés dans nos arbres. Des pigeons verts se posaient parfois dans la cour, ivres de pulpe de fruit fermentée. Les ruisseaux grouillaient littéralement de sangsues. Et la végétation était omniprésente. Des termitières géantes formaient parfois des montagnes sur lesquelles nous grimpions, mais si nous cassions la paroi, un violent afflux de pâles termites se ruait sur la brèche, prêt à percer nos doigts de leurs mandibules acérées.
    De nouveau, l’anglais était répandu, et presque aucun Américain de notre connaissance ne parlait le ga ou le twi, et nous vivions donc dans un monde essentiellement monolingue, bien que nous fussions entourés de langues différentes. D’une certaine façon, cela nous séparait de chez nous.

1976-1977 MAROC
    Pendant notre séjour au Ghana, mon frère et moi nous vécûmes une partie du temps dans un collège de Tanger, au Maroc. A ce moment-là, nous visitâmes la plupart des grandes villes du Maroc. Nous nous fîmes de chers amis dans ce collège, plus chers que la plupart de nos autres amis, peut-être parce que nous vivions avec eux. Nous sirotions du thé à la menthe brûlant tous les jours à quatre heures, nous dînions de paella le vendredi, et nous dévorions de succulentes pâtisseries françaises dans une boutique du centre ville. Nous vivions dans la voix du muezzin de la mosquée d’à côté. Nous apprîmes la lamentation des cortèges funéraires. Nous attrapions des scorpions à mains nues et nous chapardions des tessons de poterie dans les ruines de Volubilis. Nous vivions dans un pays musulman, où certaines femmes se couvraient en public et d’autres non, où nous pouvions parler espagnol à certaines personnes, mais où j’appris le français, de sorte que je pus parler à plus de gens, mais où je n’appris que des rudiments d’arabe, bien que j’aie suivi des cours de cette langue. Quand nous étions au Maroc, nous sûmes que nous étions africains. Nous allions et venions en avion du collège à la maison, le long de la côte ouest du continent, et nous atterrissions à Abidjan, à Banjul, ou dans bien d’autres endroits. Nous pouvions voir le Sahara tenu à distance par la verdeur humide de notre pays. Nous pouvions parcourir la casbah à la recherche de n’importe quoi.

1977-1983 TENNESSEE
     Après le Ghana et le Maroc, je n’ai pas revécu de longtemps outre-mer. Ma famille s’installa au Tennessee, et tout le monde sauf moi y vit encore aujourd’hui. Vivre au Tennessee fut pour moi un choc culturel. Pendant la plus grande part de ma vie, les Etats-Unis avaient été un endroit où je n’avais fait que passer, et en y retournant, il me fallut du temps pour redevenir américain. Je venais de ce pays mais je n’en étais pas. Je ne comprenais pas bien la culture, surtout celle du Tennessee. L’hostilité sourde du racisme était si forte que j’avais l’impression de vivre dans les années 50. Les gens en étaient encore à apprendre comment vivre ensemble comme des races complémentaires, et l’endroit m’était tout simplement étranger. Le paysage américain était plus commercial que celui des pays d’où je venais, mais je finis par comprendre la manière d’être de ce nouveau monde. Au Tennessee, j’appris à changer l’aiguillage des trains en maniant des leviers, à capturer des tortues hargneuses, et à reconnaître au premier coup d’œil le lierre vénéneux sous n’importe laquelle de ses multiples formes. J’appris aussi à dire «ma’am».

1980-1982 SOMALIE
    Au bout de quelques années, mes parents repartirent outre-mer, en Somalie, tandis que mon frère et moi restions dans la maison familiale et allions ensemble au lycée. Nous allâmes passer trois étés en Somalie, un pays qui nous réservait quelques surprises. La plupart des gens vivant là-bas n’avaient pas l’air nord-africains, ni sub-sahariens. C’était une race intermédiaire, des gens gracieux, beaux, vivant sous un rude climat. Lorsque nous nous posâmes pour la première fois à Mogadiscio, la ville semblait jaillie du désert, et la seule trace d’humidité était l’océan Indien.
    A ce moment de ma vie, j’avais habité la plupart du temps dans le Tiers-Monde, mais la Somalie était de loin le plus triste pays que j’aie connu. La famine ravageait l’intérieur du pays, et la capitale Mogadiscio était l’incarnation du désespoir. Deux incidents étranges se détachent dans mes souvenirs. Dans la cathédrale, au centre-ville, nous trouvâmes un petit oiseau suspendu par une patte avec un fil de fer fixé au plafond, dans l’entrée. Je voulus le secourir, comme je l’ai fait pour des centaines d’animaux au cours de ma vie, mais je n’ai pas pu l’attraper. La pauvre créature ne faisait que battre des ailes encore plus fort et tournoyer sur lui-même. Une autre fois, mon père me confia une mission : trouver une bouteille de ketchup en ville. Or le ketchup n’est pas un produit courant en Somalie, et notre cuisinier, Ahmed Daiou, un cuisinier italien formé dans cette région du pays, l’ancien Somaliland italien, ne pouvait pas m’être d’une grande aide pour trouver du ketchup. Je finis par en trouver un petit flacon, tout en découvrant combien peu de nourriture il y avait dans ce gigantesque pays couvert de sable.
    Il y a deux ans, un tsunami a traversé l’océan Indien et a balayé le port de Mogadiscio. Comme notre maison de la Via Lido n’était séparée de l’océan que par la chaussée, je suppose que cette stupide lame s’est écrasée dessus, en y occasionnant quelque dégât, après avoir tué des milliers de gens. Cette étrange pensée me rappelle que la Somalie, bien qu’elle ne fût qu’une résidence d’été, fut ma résidence tout de même, et j’y serai toujours attaché.

1983-1986 SYRACUSE, NEW YORK
    Quittant ma famille dans le Tennessee, je partis pour l’Etat de New York afin d’y suivre des cours. Je ne revins jamais habiter dans le Tennessee. Je me mariai à New York pendant que mes parents étaient encore en Somalie. Ma fille naquit à Syracuse. Dans cet Etat, je commençai de vivre une nouvelle vie.

1985 ALLEMAGNE
    L’été suivant la naissance de ma fille, Nancy et moi l’emmenâmes à Munich pour y retrouver mes parents, et pendant au moins un mois ce fut l’endroit où nous vécûmes. Nous n’avions plus d’adresse aux USA, et nous voyageâmes en Europe pour y visiter des endroits où mes ancêtres avaient vécu. En visitant ces lieux en Alsace, en Hesse, en Suisse et en Corse, je songeai que les gens viennent de quelque part, et que ce quelque part devient nécessairement significatif pour eux. Des familles ont vécu dans la même petite ville pendant des générations, pendant des siècles, ce qui n’est plus jamais arrivé à ma famille. Depuis leur départ en Amérique, presque aucun de mes ancêtres n’est resté au même endroit pendant plus de deux générations avant de repartir. Mes ancêtres péripatéticiens semblent avoir délibérément déterminé ma vie, avant même ma venue au monde.

1986-1988 HORSEHEADS
    Nancy et moi avons habité avec notre fille Erin à Horseheads, dans l’Etat de New York, pendant deux ans, de sorte que Nancy a pu trouver du travail dans une université des environs. Nous eûmes une vie ralentie dans cette petite ville, et nous n’y restâmes pas longtemps. Ce qui me paraît le plus notable quant à notre séjour à Horseheads (outre le fait que c’est Nancy qui nous faisait subsister et que j’étais père au foyer) c’est que nous vînmes nous installer dans cette ville parce que j’avais dit que nous le devions. Quand Nancy me demanda pourquoi nous devions aller vivre à Horseheads, je lui répondis, «A cause du nom».

1988-2006 SCHENECTADY
    Décidé à travailler, je suggérai que nous déménagions dans le district capital de New York pour que je puisse préparer mon examen final. Ce diplôme a orienté ma carrière, et les emplois que j’ai occupés dans ce domaine d’activité m’ont maintenu dans cette zone. Il est choquant pour moi de réaliser que j’ai maintenant vécu dans le même comté depuis presque vingt ans, que j’ai habité la même maison depuis bientôt treize ans, que mon fils Tim est né dans le quartier même où nous sommes encore, que mes enfants ont vécu des vies à l’opposé de la mienne : des vies statiques, des vies avec une idée bien claire de ce qu’est chez eux.
    Quand j’étais enfant, et c’est encore ainsi que je conçois les choses, «chez nous» était n’importe où nous allions dormir le soir. Par exemple, je me rappelle m’être trouvé sur la plage à Rio de Janeiro, quand nous décidâmes de rentrer chez nous. Nous savions tous que cela voulait dire rentrer à l’hôtel. Nul d’entre nous ne trouvait bizarre que nous appelions l’hôtel «chez nous». Nous avons toujours fait de même.
    Tels sont mes chiffres, et je les radote à volonté : j’ai vécu dans cinq Etats (en comptant le DC), neuf pays et quatre continents. J’ai déménagé 46 fois dans ma vie, donc en moyenne une fois par an. Quand on me demande d’où je suis, je réponds quelquefois que je ne suis de nulle part, ce qui en fait veut dire que je suis de n’importe où. Je suis d’abord un visiteur.

> From Nowhere: Motions towards an Autobiography through Placelessness,
texte de Geof Huth paru sur son blog le 24 août 2006.
Traduction française par Philippe Billé.