charentaisLa parution du Dictionnaire biographique des Charentais (et de ceux qui ont illustré les Charentes) aux éditions Le Croît vif, en 2005, a mis à la disposition des curieux un gisement documentaire considérable, ne réunissant pas moins de 5321 notices, distribuées en un corpus de plus de 1300 pages. Qui plus est l’ouvrage, ayant mobilisé pendant dix ans quarante-six rédacteurs sous la direction de François Julien-Labruyère, est assorti de précieux instruments annexes, qui en facilitent l’exploration, pour ne pas dire qu’ils y invitent. Il s’agit pour l’essentiel de trois index, totalisant quelque 140 pages supplémentaires : un Index des noms de lieux (lui-même subdivisé en deux parties, les Communes charentaises et les Communes hors Charentes), un Index des personnages cités dans les notices, enfin un Index thématique. Cet équipement méthodique permet diverses voies de pénétration dans l’ouvrage, pour des recherches ponctuelles ou systématiques, et fournirait un appui non négligeable au chercheur étudiant l’histoire locale. Il va de soi, par exemple, que les 40 notices auxquelles renvoie l’entrée au nom du village de Talmont, ou les 300 et quelques touchant une seule petite ville comme Saint-Jean d’Angély, sont autant de pistes s’ouvrant à l'investigation.

Attaché à ma Saintonge natale, mais ayant voué la plus grande part de mes études à la culture latino-américaine, l’idée m’est venue de voir en quoi le copieux DBC pouvait m’aider à connaître les points, sur lesquels ces deux domaines éloignés se sont parfois rejoints. En fixant les termes de mon enquête, j’ai décidé pour l’heure de la limiter à l’Amérique méridionale, laissant donc de côté la zone mésoaméricaine et les îles des Caraïbes.

Pour commencer, j’ai d’abord parcouru la trentaine de pages, sur deux colonnes, de l’Index des Communes hors Charentes, à la recherche de toponymes sud-américains. J’en ai trouvé 24, qui sont les suivants (avec les patronymes auxquels ils renvoient) : 

Bahia > Even.

Bogotá > Goujaud.

Buenos Aires > Berque, Boucheron, Bouilloux, Chevalier, Clemenceau, Deuil, Goujaud, Loizeau.

Cayenne > Coudreau, Debien, Fontorbe, Fresneau, Froger, Gravouille, Marck, Saulces.

Falkland (ou Malouines, îles) > Dessalines, Gaudichaud, Saulces.

Governador (île du) > Plauchut.

Guyane > Faivre, Jean, Marck, Salis, Tisseuil, Zélé.
Kourou > Faivre.
La Paz > Thouar.
Lima > Goujaud, Vicard.
Manaus > Chouchan.
Maranham > La Tousche.
Montevideo > Dessalines, Goujaud, Pineau.
Natal > Bouilloux.

Pâques (île de) > Viaud.

Pará > Coudreau.

Quito > Goujaud.

Restauración (au Paraguay) > Goujaud.

Rio de Janeiro > Bouilloux, Dupont, Marchoux, Parent, Plauchut, Renart, Thévet, Thibault.

Salsipuedes (en Uruguay) > Dessalines.

Salvador de Bahia > Lecharentais.

Santiago de Chile > Bouilloux, Chevalier, Piraud, Thouar.

São Paulo > Couturier, Dumas, Favre, Glénisson, Latour.

Valparaiso > Angibaud, Dupuy, Loizeau.

On peut estimer qu’en réalité ces 24 toponymes ne correspondent qu’à 22 ou 23 lieux, Salvador n’étant qu’un doublet de Bahia, et l’île du Governador faisant partie de Rio de Janeiro. L’index ne relevant pas les noms de pays, la plupart de ces noms sont ceux de villes, à l’exception des cinq unités administratives ou géographiques particulières, que sont le département de la Guyane (française), l’archipel des îles Malouines ou Falkland, les états brésiliens du Maranham (graphie ancienne pour Maranhão) et du Pará, enfin l’île du Governador. Tous les autres toponymes correspondent donc à des villes ou à des localités, parmi lesquelles se trouvent sept capitales (Bogotá, Buenos Aires, La Paz, Lima, Montevideo,Quito et Santiago) c’est à dire presque la totalité des capitales sud-américaines, desquelles manquent seulement Asunción et Caracas, le Venezuela étant d’ailleurs totalement absent de la liste. Le Brésil tient une place éminente dans cet ensemble, où il est représenté par 9 toponymes, quand les autres pays ne le sont qu’au maximum par trois unités (cas de la France et du Chili, la première avec la Guyane, Cayenne et Kourou, le second avec Santiago, Valparaiso et l'île de Pâques). Au vu du nombre d'entrées, les liens de la Charente avec l'Amérique du Sud semblent donc concerner en particulier le Brésil, la Guyane et le Chili. Ces données ne sont qu'en partie confirmées si l'on examine le nombre de renvois par entrée, car alors prédominent, avec 8 renvois pour chacune, non seulement les villes de Cayenne et Rio de Janeiro, mais également la capitale argentine, Buenos Aires.

Quant aux personnages auxquels renvoient ces 24 entrées géographiques, leur nombre s’élève presque au double, il y en a 46. Je ne saurais, dans le cadre de cet article, les évoquer tous en détail. Je renvoie pour cela au dictionnaire et, à travers lui, à la documentation existante. Je me contenterai ici d’en donner la liste, en indiquant pour chacun le métier, le nom et les dates, et d’en tirer quelques observations générales. Ce sont les suivants :

L’industriel Louis-André ANGIBAUD (1853–1913).

L’ouvrier maquisard Amédée, dit Georges BERQUE (1917–1944).

Le politicien Jean-Michel BOUCHERON (1946-).

Le banquier et entrepreneur Marcel BOUILLOUX-LAFFONT (1871–1944).

Le peintre Ernest CHEVALIER (1862–1917).

Le festivalier Lionel CHOUCHAN (1937-).

Le médecin patoisant Pierre CLEMENCEAU, dit Pétras Zoufit (1848–1943).

L’explorateur Henri-Anatole COUDREAU (1859–1899).

Le sculpteur Robert COUTURIER (1905-).

L’historien Gabriel DEBIEN (1906–1990).

Le naturaliste Alcide DESSALINES d’ORBIGNY (1802–1857).

L’ingénieur et entrepreneur Gérard DEUIL (1921–2002).

Le peintre naïf Antoinette DUMAS (1888–1977).

Le luthier Maurice DUPONT (1959-).

Le prêtre ouvrier Pierre DUPUY (1928-).

L’archiviste et historien Pascal EVEN (1955-).

Le professeur et historien Roland FAIVRE (1939-).

Le peintre Jean-François FAVRE (1940-).

Le médecin et historien Georges FONTORBE (1850–1901).

L’ingénieur François FRESNEAU (1703–1710).

L’officier de marine Michel FROGER, seigneur de l’Eguille (1668–1728).

Le pharmacien et botaniste Charles GAUDICHAUD-BEAUPRÉ (1789–1854).

L’historien Jean GLÉNISSON (1921-).

Le botaniste Aimé GOUJAUD, dit BONPLAND (1773–1858).

Le marin Jean-Baptiste-François GRAVOUILLE (1780–1865).

Le médecin patoisant Athanase JEAN, dit Yan Saint-Acère (1861–1932).
Le colon Daniel de LA TOUSCHE de RAVARDIERE (1570-?).
Le consul Jehan-Marie de LATOUR de GEAY (1913-1991).

Le polygraphe Jean LECHARENTAIS (2005–2105).

Le médecin et amiral Georges LOIZEAU (1869–1945).

Le médecin Emile MARCHOUX (1862–1943).

Le notaire et député Louis-Gustave MARCK (1811–1891).

Le conservateur de musée Alain PARENT (1944–1986).

Le peintre et architecte Pierre-Dominique PINEAU (1842–1886).

L’entrepreneur Auguste PIRAUD «l’Américain» (1885–1973).

L’homme de lettres Edmond PLAUCHUT (1824–1909).

L’officier de marine Claude-Thomas RENART de FUCHSAMBERT (1690–1772).

Le médecin Philippe SALIS (1827–1887).

Le marin Louis-Henri SAULCES de Freycinet (1777–1840).

Le franciscain géographe André THÉVET (1504–1592).

L’officier de marine Pierre THIBAULT (1790–1856).

L’explorateur Emile-Arthur THOUAR (1853–1908).

Le médecin Jean-Rémi TISSEUIL (1891–1983).

L’écrivain Julien VIAUD dit Pierre Loti (1850–1923).

Le douanier et tireur Christophe VICARD (1967-).

Enfin, le professeur et romancier Dieudonné ZÉLÉ (1944-).

Avant d’aller plus loin, il faut observer l’importance très inégale du lien au continent sud-américain, des divers Charentais ainsi recensés. On notera donc quelques cas extrêmes, dans lesquels ce lien est peu significatif. Ainsi des artistes Couturier, Dumas et Favre, seulement cités pour avoir eu des œuvres exposées outre-mer, ou du luthier Dupont pour fabriquer des guitares en palissandre de Rio, toutes activités qui n’imposent pas même de s’être rendu sur place. Citons aussi le cas problématique du secrétaire de George Sand et voyageur Edmond Plauchut, qui voulut émigrer au Brésil et n’y mit jamais les pieds, mais dont la notice est recensée car on y mentionne également son neveu et homonyme, qui vécut bel et bien dans ce pays, où il fut un pionnier de l’aviation.

Par ailleurs, de même que l’ouvrage dans son ensemble s’intéresse aussi bien aux Charentais de souche, ou au moins de naissance, qu’aux Charentais d’adoption, et parfois seulement de passage, de même le statut identitaire de nos Charentais d’Amérique du Sud est-il très variable. On relèvera que trois d’entre eux sont nés dans le continent lointain (Berque, Deuil, Marck) et que quatre y ont trouvé la mort (Bouilloux, Coudreau, Goujaud, Pineau). On remarquera en particulier la coïncidence par laquelle Buenos Aires se trouve être la ville natale à la fois du résistant Berque, et du pétainiste Deuil.

Un examen chronologique de la liste fait ressortir qu’une majorité de ces personnages sont nés au XIXe siècle, en second lieu au XXe. Précisément, 2 seuls sont nés au XVIe siècle (le géographe André Thévet est le doyen), autant au XVIIe, 6 au XVIIIe, 19 au XIXe, 16 au XXe, et même un au XXIe (je reviendrai plus loin sur ce cas énigmatique).

Sous le rapport du genre, il faut bien constater que l’ensemble des Charentais d’Amérique du Sud forme un milieu extrêmement viril, où apparaît pour unique dame la peintre Antoinette Dumas.

Pour ce qui est des métiers, la colonie charentaise est aussi variée que la population générale du dictionnaire, quoique peut-être plus particulièrement fournie en marins et en médecins.
Voilà, rapidement esquissés, les principaux traits par lesquels se caractérise, selon les données du Dictionnaire biographique, la compagnie composite des Charentais d’Amérique du Sud.
Je ne saurais conclure cet exposé sans revenir un instant sur le cas particulier du «polygraphe» Jean Lecharentais. Je renvoie au Dictionnaire le lecteur curieux d’en savoir plus sur ce personnage, dont je rappellerai seulement que ses dates biographiques supposées (2005-2105) indiquent assez que la notice le concernant est une pure plaisanterie, comme pourrait bien l’être aussi celle de Charles Marchant (1724-1810), «écrivain du dimanche» aux ouvrages copieux mais tous disparus, et sur qui l’on n’a aucune référence à donner. Il me plaît d’évoquer ces détails, en ce qu’ils sont symboliques de certaines qualités du dictionnaire. En effet, quiconque l’a quelque peu manipulé aura remarqué que ce n’est pas seulement un bon instrument scientifique, à la rigueur documentaire impeccable, mais qu’il s’avise aussi, le cas échéant, d’apporter plus que ce à quoi l’oblige sa stricte mission biographique. Un des charmes de l’ouvrage tient par exemple à une certaine musardise intellectuelle apparaissant en diverses occasions, comme quand, à propos du Prince d’Oléron, on discute de l’orthographe de ce toponyme (qui devrait s’écrire sans accent, comme Quiberon) ou quand, à l’entrée «X.», on médite sur la possible identité d’une belle Marandaise androgyne et anonyme, apparaissant sur des cartes postales de jadis. Le cas de Lecharentais atteste que, par ailleurs, le scrupule documentaire n’a pas interdit, ici ou là, quelque échappée vers la fantaisie.