mardi 18 novembre 2008
Couleur café
L’autre jour vendredi 7, lors d’une tournée d’inspection dans mon bois de Dordogne, où je n’étais pas revenu depuis le début de l’été, j’ai fait une petite découverte, dont je n’ai pas mesuré toute la singularité sur le moment. En m’accroupissant pour vérifier l’état du sol au pied d’une jeune pousse de buis, que j’ai plantée au printemps dans la partie sud-ouest, près du ruisseau, j’ai dérangé une grenouille, qui a sauté un peu plus loin. Tout en m’occupant du buis, je l’ai examinée un moment. Elle se tenait sans bouger, me tournant le dos, au pied d’une touffe de grandes herbes, à un mètre de moi. Au bout de quelques instants, quand j’en eus fini avec la plante, je me suis amusé à ramasser une baguette, avec laquelle j’ai touché la bestiole. Au début elle est restée immobile, sans doute pétrifiée de peur, et soudain elle a sauté de nouveau, disparaissant dans la végétation, où je n’ai pas cherché à la suivre. J’avais tout de suite remarqué qu’elle semblait différente des deux espèces d’amphibiens anoures que je rencontre d’ordinaire dans ce lieu : elle n’avait pas la peau verruqueuse des crapauds communs, que j’ai parfois trouvés, et ne ressemblait pas non plus aux grenouilles rousses, que je vois plus souvent. Je peux me tromper, mais son corps me semblait légèrement plus lisse, moins anguleux que celui des grenouilles habituelles, et m’évoquait plus la catégorie particulière des rainettes. Ce qui est certain, en tout cas, c’est que cet animal se singularisait par sa peau d’aspect très lisse et surtout uniformément noire, ou d’un marron très foncé. Connaissant mal les amphibiens, j’imaginais qu’il s’agissait là de quelque espèce banale, que je repèrerais bientôt dans un guide. Les circonstances ont fait que je suis resté plusieurs jours sans avoir la possibilité de consulter une documentation suffisamment complète et fiable pour en avoir le cœur net. Je sais maintenant que c’était un cas énigmatique, car il n’existe en Europe aucune espèce de grenouille noire. Comme je ne crois pas avoir eu affaire à un improbable spécimen exotique égaré dans ce fin fond du Périgord, ni à un tout aussi improbable effet Obama sur les populations locales d’amphibiens, j’en viens à me demander si je ne suis pas tombé sur un individu sujet au mélanisme. Je n’avais jusqu’alors entendu parler de ce phénomène qu’au sujet des grands fauves, et je savais que les panthères et jaguars noirs ne sont pas des espèces à part, mais des individus singulièrement noirs (le phénomène inverse est le leucisme, et non l’albinisme). J’apprends que des cas de mélanisme ont été observés chez d’autres mammifères, comme les écureuils, mais aussi dans d’autres classes de vertébrés, comme les oiseaux (moineaux), ou les reptiles (vipères aspic des Pyrénées), alors pourquoi pas chez quelque espèce de grenouille ? Je ne reverrai probablement jamais cette petite négresse, ni ne m’assurerai de son identité. Et je regrette une fois de plus de ne pas avoir eu d’appareil photo avec moi pour documenter la trouvaille.
Commentaires
Moi aussi, il y a des trucs sombres dans les rues vers chez moi. Mais quand tu les titilles avec un bâton, ils te font du karaté ou te jettent des pierres.
Raines, crapauds & bestes dangereuses
Une rainette mélanique ici :
http://www.observatoire-environnement.org/dsne/Amphibiens-des-Deux-Sevres.html
Mais vous avez sans doute déjà fait une recherche à ce sujet...
Pas très politiquement correct, cet "effet Obama" sur les batraciens anoures ! Vous vous exposez aux foudres de la LICRA !
Et il ne faut sûrement pas trop les photographier non plus, j'imagine, Scotto.
Merci, Constantin, je n'avais en fait pas beaucoup cherché, convaincu que je ne trouverais rien, or en effet la photo n° 26 nous assure au moins qu'il existe des batraciens mélaniques.
L'autre jour, au Jardim Botanico, il y avait dans le vivarium tout un tas de mignonnes & minuscules grenouilles aux couleurs incroyablement vives (= danger ! — voyez comme la nature est bien faire), dont le seul contact avec la peau peut être fatal (notamment l'espèce sur le cuir de laquelle les Indiens frottent la pointe de leurs fléchettes). Donc vaudrait peut-être pas toucher à ta bestiole, des fois que ça te fasse pousser un troisième (ou un quatrième !) bras.
[J'ai été particulièrement frappé par un spécimen de vipère du Gabon — extrêmement venimeuse paraît-il, avec des crocs de près de 5 cm —, que je décrirais sobrement comme courte et épaisse. Mais ce modèle ne doit pas pas fréquenter les forêts de feuillus gasconnes.]
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