LA CARESSE DE L'ANTECHRIST, par Giovanni Papini

En hiver, quand il faisait bon et qu’il y avait du soleil, ma mère m’emmenait, avant la tombée du jour, sur les quais de l’Arno (à Florence) pour voir qui revenait du faubourg des Cascine. A l’époque, les gentilshommes et les étrangers allaient chaque jour, rituellement, visiter la tombe du prince indien, en marchant le long de la rivière, puis revenaient tous ensemble en ville. Ce retour festif était un des spectacles les plus appréciés des Florentins, qui se contentaient alors de peu.
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Nous aimions nous adosser contre le mur d’un grand hôtel, pour profiter du spectacle de cette luxueuse foule de gens et de calèches... C’était un mur de marbre blanc et j’aimais le toucher, alors qu’il était chaud de soleil. Un jour que nous étions là, deux hommes de haute taille, à l’évidence des étrangers, passèrent près de nous. L’un d’eux, en me voyant, s’arrêta et me dévisagea. Je le fixai moi aussi, un peu surpris, de telle sorte que sa mine étrange est restée gravée dans ma mémoire. Il avait des lunettes aux verres épais, et une énorme moustache. Son visage était large et joufflu, mais grave et plutôt triste. Soudain, l’homme a tendu sa main droite, a caressé un instant mes boucles blondes avec une affectueuse délicatesse, et a dit quelques mots à son compagnon. Puis ils sont partis et je ne les ai jamais revus. Ma mère était flattée de cette attention accordée à son fils, si différent des autres garçons. L’image insolite de l’homme à la grosse moustache, qui m’avait regardé et caressé, a subsisté dans ma mémoire, car les gestes affectueux n’étaient prodigués d’habitude que par les femmes.
Des années plus tard, j’eus l’occasion de voir dans un livre le portrait d’un homme ressemblant beaucoup à l’inconnu qui s’était arrêté devant moi en cette lointaine journée. Mon cœur battit d’une émotion émerveillée : c’était un portrait de Friedrich Nietzsche.
Peut-être était-ce une méprise de ma rêverie juvénile, alors qu’en ce début de siècle, j’étais si séduit par le poète-philosophe de Röcken ? Mais plus tard encore, quand sa correspondance fut publiée, j’eus la confirmation que l’inconnu caresseur de mes cheveux était bel et bien l’auteur de Zarathoustra. Précisément l’année de mon souvenir, un admirateur allemand, Paul Lansky, propriétaire de l’Hôtel de la Forêt de Vallombrosa, l’avait invité, et Nietzsche était venu une dernière fois passer quelques jours à Florence. Aujourd’hui encore, je suis certain que le futur auteur d'une Histoire du Christ (Storia di Cristo, 1921) fut effleuré un instant, lors d’un beau coucher de soleil d’automne, par la main qui écrivit L’Antéchrist.

"La carezza dell'anticristo",  de Giovanni Papini (Florence, 1881-1956), dans son autobiographie Passato remoto : 1885-1914 (1948, réédition Firenze : Ponte alle Grazie, 1994, pp. 3-5), ici traduit de l'italien par Philippe Billé. Une version anglaise, "Caressed by the Antichrist" est également lisible .