Un ami, qui croit que j’ai le temps de lire, jette sur ma table un brelan de livres, l’air de rien. Les trois sont de Dutourd. J’aime bien Dutourd, je le connais mal, je ne savais pas qu’il me plaisait autant, il est du genre que je lis quand je n’ai pas le temps de lire. Je lis peu à vrai dire, j’ai plutôt feuilleté ces recueils de brièvetés, que l’on peut parcourir à sa guise car ils sont exempts du totalitarisme mental des fictions et des théories, où l’on ne pipe rien si l’on ne gobe tout dans l’ordre.
D’abord Cinq ans chez les sauvages, un copieux recueil de chroniques de télévision, écrites pour France-Soir de 1971 à 1975. Le sujet serait de peu d’intérêt, s’il n’était prétexte à aborder mille questions d’art et de politique, de goûts et de couleurs, avec le ton simple et juste de Dutourd.
Puis L’école des jocrisses, de 1970, le plus élaboré mais à mes yeux le moins attirant des trois ouvrages, malgré son incipit foudroyant, que j’avais déjà vu cité et qui mérite de l’être : « Toute ma vie, j’ai entendu parler de la jeunesse. Toute ma vie, ce sujet m’a ennuyé. Non que ce soit un sujet plus ennuyeux qu’un autre, mais il me semble qu’il inspire surtout les imbéciles. » C’est un pamphlet contre la jeunesse révoltée et contre la bêtise, vaste programme, suivi d’un alphabêtisier d’idées reçues.
Enfin l’exquis Carnet d’un émigré, ce menu livre de poche est un recueil de notes rédigées de 1970 à 1972 (dont certaines se retrouvent dans les chroniques de télévision citées + haut). « Je suis beaucoup revenu de mes préjugés sur les émigrés de 1792. La Révolution les a outrageusement calomniés... » En butte à l’idéologie de gauche déjà dominante, orphelin du Général, l’auteur se positionne en émigré de l’intérieur et vomit avec flegme des traits meurtriers, comme pour témoigner qu’il ne suffit pas d’être réac, il faut encore l’être posément. Ses notes allant de trois pages à deux lignes, ont souvent la brièveté d’aphorismes. On y remarquera des thèmes daviliens, comme une apologie des lieux communs.
Dutourd évoque çà et là le genre du journal intime, qui ne lui plaît pas beaucoup. Dans le prologue à Cinq ans chez les sauvages, il le décrit plaisamment (« ... le journal est un recours contre les tristesses de la journée, une espèce de cabane au fond de laquelle on se réfugie pour rêver, pour s’apitoyer sur soi-même. D’où, souvent, un côté geignard ... ») mais pour le comparer défavorablement à la correspondance, qui a sa préférence. De même dans le Carnet d’un émigré, il fait cette mise en garde, qu’il ne faut pas « noter beaucoup de petites idées sur beaucoup de petits papiers », car elles ne serviront pas à former une œuvre, mais au mieux seront recueillies dans un journal, alors que « L’essentiel est de faire des livres ». On s’étonne un peu de trouver cette pensée au milieu de ce qui a pourtant bel et bien l’air d’un livre, qui pour être un simple foutoir n’est pas sans charme.
Né en 1920, le maître avait la cinquantaine au moment de ces écrits, il a maintenant 88 ans. Combien de temps encore pourrons-nous savourer son apparition téléphonique rituelle aux Grosses Têtes ? « - Jean Dutourd, bonjour. – Bonjour, M’sieur Bouvard... »