Sur les INDIENS OPATA du SONORA, par Juan NENTUIG

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Chez les Opatas, et je pense qu’il en va plus ou moins de même dans les autres nations, pour devenir guerrier, il faut que le jeune aspirant, qui veut avoir sa place parmi les hommes, les ait déjà accompagnés quelques fois à la poursuite de leurs ennemis, ou dans des missions de reconnaissance en milieu dangereux. Quant ce bref noviciat militaire est accompli, le guerrier principal du village, au moment qui lui plaît, rassemble ses hommes à l’écart et les avise de la cérémonie qu’il envisage. L’un d’entre eux, qui sera le parrain du nouveau chevalier, va se placer derrière son filleul et lui pose les mains sur les épaules, tandis que les autres se disposent à l’entour, tous debout et avec leurs armes, qui sont des arcs et des flèches, et pour certains une lance légère, ou un bouclier. Le capitaine entame alors un long discours pour instruire le futur soldat des obligations de son nouvel état, lui représentant qu’il devra désormais se conduire en homme, savoir supporter le froid et la chaleur, la faim et la soif, avoir le cœur assez ferme pour ne pas craindre les ennemis, mais au contraire les considérer comme des fourmis, et quand l’occasion se présente, les tuer avec fougue et intrépidité.

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Le sermon terminé, il sort de son carquois une patte d’aigle sèche et dure, et avec cet instrument commence à éprouver la valeur de son nouveau guerrier en le griffant tout au long des bras depuis les épaules, non en ligne droite mais en ondulant jusqu’aux poignets, et assez fort pour faire couler le sang. Après les bras, on fait de même sur la poitrine, enfin sur les cuisses et les jambes, toutes épreuves que le candidat doit endurer sans cri ni plainte, mais s’il n’est pas très vaillant, on ne lui interdit pas de verser quelque petite larme, et même si elle lui roule le long de la joue, cela n’empêche pas le capitaine de l’armer en lui remettant un arc, un carquois et des flèches, puis les autres témoins et le parrain lui offrent chacun une paire de flèches, et font ainsi de lui leur compagnon.

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Mais ici ne prend pas encore fin le noviciat du nouveau Mars, car jusqu’à ce qu’un plus jeune encore entre à son tour dans la compagnie, les tâches les plus ingrates lui reviennent dans toutes les expéditions, comme de veiller toute la nuit sur les chevaux sans s’approcher du feu, aussi froide que soit la nuit, et si les autres s’aperçoivent qu’il s’exécute de mauvaise grâce, ils lui font la rude plaisanterie de lui jeter de l’eau jusqu’à le tremper des pieds à la tête, car c’est ainsi, disent-ils, que les hommes deviennent durs à la tâche. Cette mise en train n’est pas de trop, car lorsqu’ils veulent ensuite se mettre aux trousses des Apaches, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente, dès qu’ils sentent qu’ils ne sont pas loin de l’ennemi, ils n’allument plus de feu, même la nuit, afin d’assurer leur approche et de pouvoir attaquer par surprise, car tels sont les stratagèmes qui leur permettent les meilleurs coups. S’ils ont la chance de localiser l’ennemi le soir ou pendant la nuit, ils s’en approchent le plus possible sans se faire repérer, et sans tousser ni parler attendent jusqu’à l’aube le signal, puis se ruent alors tous en même temps sur les ennemis qui se réveillent en sursaut, et dont la plupart n’ont pas le temps de saisir leurs armes. Tous alors ne songent qu’à sauver leur vie et abandonnent leurs biens, des captifs et quelques morts aux mains des vainqueurs, qui aussitôt les scalpent et se mettent à danser sur le champ de bataille même, jusqu’à ce que, fatigués, ils songent à s’en retourner, triomphaux.

Paragraphes 163-165 du Rudo ensayo : descripción geográfica, natural y curiosa de la provincia de Sonora, de Juan Nentuig, S.I. (1764), traduits de l’espagnol par Philippe Billé d’après l’édition de México : SEP-INAH, 1977.