Le nouvel obscurantiste

Journal documentaire de Philippe Billé. Des notes de lecture, et des notes du reste (Philologie de proximité, misanthropologie, désenvoûtement, broutilles).

vendredi 29 février 2008

Beau et con à la fois : le boucher Guevara

Je viens de lire les deux pleines pages dans lesquelles le quotidien espagnol El País avait publié, le 31 juillet 2005, sous le titre «Che Guevara : la máquina de matar» (la machine à tuer) un ample extrait, traduit en espagnol, d’un article d’Alvaro Vargas Llosa (fils du fameux romancier péruvien), «The killing machine» (d’abord paru en anglais dans la revue nord-américaine The Republic). Je retire de ce document une impression du personnage conforme à ce que j’en avais appris à d’autres sources (notamment les quelques pages le concernant dans Le livre noir du communisme). Comparé aux grands bouchers de l’Histoire, et surtout aux grandes tueries communistes du XXe siècle, le boucher Guevara a la piètre figure d’un modeste artisan, à l’ombre des cocotiers. Rien à voir cependant avec l’image trompeuse du doux romantique chevelu au regard perdu dans le vague, tel qu’il apparaît sur la plus célèbre icône le représentant. C’était bel et bien le violent bourrin. Encore dans le maquis, avant la prise du pouvoir à Cuba, il commet quelques assassinats, abattant notamment des «traîtres». Il donne lui-même des détails, dans ses Mémoires de la Sierra Maestra, sur un type qu’il flingue d’une balle de calibre 32 «du côté droit du crâne», en janvier 1957. Il semble avoir eu de plus lourdes responsabilités lors de l’épuration qui suivit la révolution, quand il dirigea la prison de La Cabaña, où au moins plusieurs dizaines d’opposants, sinon quelques centaines, furent fusillés pendant les premiers mois de 1959. Le commandant frénétique a par ailleurs activement contribué à ruiner l’économie du pays quand, bien que n’ayant aucune compétence en économie, il fut successivement nommé directeur de la Banque Nationale! directeur de l’Institut National de la Réforme Agraire!! puis Ministre de l’Industrie!!! Le titre de l’article n’a rien d’exagéré puisqu’il ne fait que reprendre mot à mot une formule par laquelle ce génie sud-américain a défini son idéal politique, dans son Message à la Tricontinentale, de 1967 (année de sa mort, donc ce n’était pas un écrit de jeunesse irréfléchi) : «La haine comme facteur de lutte, la haine intransigeante de l’ennemi, qui pousse au-delà des limites naturelles de l’être humain et le transforment en une efficace, violente, sélective et froide machine à tuer». La délicatesse et lui, ça faisait deux.

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mercredi 20 février 2008

Deux films

Par exception j’ai passé deux soirées de suite à regarder un dvd, et à le regarder seul, sans attendre l’occasion de le faire en compagnie. Je remarque la coïncidence des points sur lesquels les deux films sont pareils ou contraires. Deux films anglo-saxons de 1992, l’un acheté en solde dans je ne sais déjà plus quel supermarché (Romper stomper), l’autre emprunté (Fais comme chez toi (The housesitter)). Dans le premier, une tragédie australienne en milieu skin-head, deux rivaux se disputent l’héroïne. Dans le second, une comédie américaine en milieu bourge, le protagoniste hésite entre deux épouses potentielles. Dans les deux cas le mensonge tient une grande place, trahison shakespearienne ou amusante source de quiproquos.

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lundi 18 février 2008

Antigone

Si on pouvait mettre le nom d'Antigone au pluriel, ce serait une parfaite anagramme de Saintonge.

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vendredi 15 février 2008

Libère-toi de Taschen

Le capitalisme est impitoyable, Taschen par exemple a le culot de vendre des livres d’art tout à fait présentables pour même pas 7 euros, c’est ainsi que je suis rentré de ma dernière sortie en ville porteur de deux jolis albums concernant, l’un le peintre Lucian Freud, l’autre le mouvement du Land art, alors que je n’étais pas parti pour ça.

Je ne connaissais pas du tout le petit-fils de Freud, je trouve ses peintures fascinantes, malgré sa complaisance douteuse envers les sujets choquants, son goût des corps laids étalant leur nudité. C’est aussi un bon peintre de plantes, je vois un cyclamen, un buddleia très suggestifs, des plantes grasses. Ma toile préférée est son autoportrait de 1993 en vieillard échevelé livide, à poil dans des godasses béantes, la palette dans une main et le couteau dans l’autre. Il se dégage de ses autoportraits, ainsi que des quelques photos de lui, une impression de grande énergie, et d’une certaine élégance, malgré l’accoutrement parfois grossier.

Le livre sur le Land art présente dans l’ordre alphabétique des artistes auxquels sont consacrées une, deux ou trois doubles pages. La plupart me déçoivent, je ne vois dans leurs œuvres que des réalisations démesurées, grandiloquentes, et trop coûteuses, pour un bénéfice esthétique pas terrible. Des trois dont je me sens le plus proche, je connaissais déjà Richard Long et Andy Goldsworthy, je découvre Nancy Holt, dont l’œuvre majeure est en couverture. C’est un vieux fantasme à moi que de posséder une buse en ciment assez grande pour qu’on puisse s’y tenir, elle en a fait déposer quatre bouts de 2 m 50 de diamètre dans un désert américain, on peut y rentrer debout avec les bras en l’air, j’adore.

Ces deux volumes sont bien imprimés, bien façonnés, bien illustrés et bien documentés, même si le texte a souvent tendance à s’égarer en fumeux baratin, comme c’est le risque du genre. J’ai résisté à l’envie d’acheter un troisième volume pour la seule joie de l’énorme faute en couverture, où le titre était écrit L’ART ROMAINE. Peut-être une prochaine fois.

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jeudi 14 février 2008

Pétulance

Avec son air de participe présent, l’adjectif « pétulant » suggère un verbe « pétuler ». Lequel verbe, avec son air de dérivé, pourrait désigner... voyons voir, une façon de péter ? Je préfère ne pas y penser, tiens.

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mercredi 13 février 2008

Tous ensemble

Plus d’une fois je me suis amusé à considérer les traits similaires de doctrines que l’on aurait pu croire totalement opposées, ainsi le goût commun du nazisme et du communisme pour l’architecture massive et les camps de concentration, ou la couleur également noire du drapeau anarchiste et de la chemise fasciste. Naguère, en examinant des photos dans des documents historiques, j’étais frappé d’une autre coïncidence du même ordre, à savoir le geste rituel du bras levé, par quoi se signalent les ultras de droite et de gauche. Dans les deux cas le bras peut être plus ou moins tendu, ou fléchi, la différence tient essentiellement à la position de la main. A droite elle est tendue à plat, c’est un salut, à gauche c’est un poing serré, une menace. Tels sont les gestes que font ces militants, avec leurs pattes de devant.

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mardi 12 février 2008

Chier dans les bois

Je n’avais pas acheté ce livre sur le moment mais son titre pétulant, Comment chier dans les bois, m’avait assez accroché pour que je retourne me le procurer dans la lointaine banlieue où je l’avais découvert. C’est l’œuvre d’une certaine Kathleen Meyer, américaine, et c’est paraît-il un best-seller international. L’édition originale, How to shit in the woods, remonte à 1989 et la traduction française, sous-titrée Pour une approche environnementale d’un art perdu, a paru chez Edimontagne en 2001. La question n’est pas inintéressante, faire ses besoins au grand air est problématique à divers égards (écologie, confort, hygiène, etc) et la vogue de la randonnée confronte un nombre croissant de promeneurs à cette nécessité. J’ai commencé d’être déçu en lisant l’introduction à l’édition française. En à peine trois pages, le préfacier éprouve une cinquantaine de fois le besoin de mettre des mots ou des membres de phrase entre parenthèses, entre tirets, ou en italique. Cela imprime à la lecture un rythme tressautant qui m’insupporte. Eh bien, me dis-je, cela s’explique : le rédacteur est un trekker professionnel, un homme d’action, il lui est difficile de rester immobile, voilà pourquoi il écrit en trépignant et ce n’est pas bien grave. Je me suis inquiété plus sérieusement quand j’ai réalisé que cet excité n’était autre que le traducteur lui-même. Il sert mal le texte, en effet, même si le corps de l’ouvrage est moins clignotant que l’avant-propos, mais on voit bien les négligences qui traînent çà et là. L’auteur s’avère elle-même décevante, bavarde et superficielle. On attendrait des considérations techniques, on trouve surtout des chapelets d’anecdotes plus ou moins pittoresques. Il n’était pas évident qu’un manuel sur l’art de chier s’avère aussi emmerdant, mais c’est le cas. Je finirai peut-être de le lire, un jour.

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lundi 11 février 2008

Atahualpa etc

Un peu de mon passé me remonte à l’esprit au moment où j’emprunte une compile de l’auteur-compositeur-interprète argentin Atahualpa Yupanqui, intitulée 30 ans de chansons. Mon père avait un vinyle de lui, que j’ai beaucoup écouté dans ma jeunesse gauchiste, j’en sais encore des bouts par cœur et je les fredonne à l’occasion, moitié pour me marrer, moitié pour les traits gracieux que l’on trouve quand même un peu partout, il faut l’admettre, y compris dans l’oeuvre des fascistes et ceux-ci fussent-ils rouges. Je vois sur la notice explicative de ce disque sans date, que l’artiste naquit il y a maintenant cent ans, le 31 janvier 1908. On ne dit pas comment s’appelait en réalité le chanteur «authentique» et «vrai», je suppose qu’il a adopté son surnom, le nom d’un ancien roi andin, pour se donner la bonne mine d’un Indien et d’un opprimé. On apprend en revanche que malgré son beau visage typé, il n’était lui-même que modérément indien et opprimé. Fils d’une Basque et d’un chef de gare métis, il avait certes tâté de la vie agreste mais a surtout connu le micro et la scène, jouissant d’un succès international dans les pays de l’Ouest comme de l’Est, bouffant d’ailleurs tranquillement à tous les râteliers, primé aussi bien dans la Tchécoslovaquie stalinienne que dans l’Espagne franquiste. Dans cette vingtaine de chansons, je retrouve sa reprise de la charmante berceuse traditionnelle antillaise raciste «Duerme negrito» («Fais dodo, Négrillon, car si tu ne dors pas, le diable blanc viendra dévorer ta petite jambe», je n’invente rien) et des braillements tiers-mondistes, sur le thème éculé «On est très malheureux misérables et c’est tout la faute aux autres, surtout aux vilains méchants yankees, mais nous-mêmes on a rien à se reprocher...» Parmi les titres que je ne connaissais pas, un «Hommage à Ernesto Guevara», le demi-dieu rebelle beau et con à la fois, et une «Canción para Pablo Neruda», le gros poète communiste milliardaire, confirment l’ambiance lourdement politisée. Au milieu de cette verroterie engagée scintille cependant la milonga «Campesino», quatre minutes et demie d’une beauté vraiment qui me serre la gorge. J’avais entendu par hasard cette chanson un soir en voiture ces dernières années, je ne l’avais jamais oubliée, je suis bien content de trouver là l’occasion de l’enregistrer. «Quand tu iras aux champs, Ne sors pas du chemin, Tu foulerais le rêve Des aïeux endormis...». Il y a aussi deux courtes pièces instrumentales pour la guitare, «El tulumbano» et «Danza de la paloma enamorada», qui sont deux merveilles de délicatesse. J’ai emprunté en même temps un Eno de 2001, Drawn from life, nullard, des chansons de Fairouz, assez jolies à entendre, même si je ne peux vraiment apprécier des chansons dont je ne comprends pas les paroles, enfin L’art du bouzouk (kurde), de la musique culturelle à tendance assommante.

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jeudi 7 février 2008

Toros

D’une pile de journaux que l’on jetait, les El País de 2005 et 2006, j’ai extrait une collection de feuilles dont je voulais pouvoir prendre connaissance. El País est l’équivalent espagnol du Monde, un quotidien humaniste de gauche, plein de grosses idées, avec tout de même un article intéressant par-ci, par-là. C’est un de mes fers au feu depuis quelques mois, de temps à autre je me plonge une soirée dans cette somme de documents, suppléments littéraires, entretiens, reportages, nécrologies, j’en jette beaucoup, après examen, j’en conserve un peu. Une belle surprise a été mon engouement pour les photos de corrida. J’en avais mis de côté deux douzaines, machinalement, en feuilletant. Je n’ai jamais pu piffer ce passe-temps cruel, je serais pour qu’on l’interdise, et je suis saisi par la beauté indéniable de ces images de journal, en noir et blanc tramé. Les toréros ne sont pas des intellos, cela ne les aiderait pas dans leur office, mais en revanche quels corps parfaits, sans un soupçon de graisse, et quelle grâce dans les postures. Leur petit costume doré est assez joli, le chapeau beaucoup moins, ces messieurs ont plus d’allure tête nue. L’expression du visage est parfois inattendue, un tel paraît absent, tel autre sourit comme en se jouant. Les instantanés fixent les frôlements, les gerbes de sable, les filets de bave. Sur une photo la bête semble voler, sur d’autres c’est l’homme en difficulté qui valse dans les airs. Les scènes de désastre me ravissent également, un pauvre garçon se fait enculer par la corne, un autre est piétiné, protège sa tête de ses bras. En regardant ces photos l’autre soir, avec ma directrice de conscience, nous spéculions sur les conditions d’une course de taureaux éthiquement tolérable, sans la honte des banderilles, sans mise à mort. Cela ferait une corrida plus longue, et vaguement interminable, même avec un seul taureau, mais pourquoi pas.

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mercredi 6 février 2008

Tous ensemble

L’étalage de laideur et d’imbécillité que sont devenues la plupart des manifestations devrait être un sérieux sujet de préoccupation pour les dirigeants syndicaux, et pour quiconque se soucie du bien commun. Il manque à quantité de gens, qui ne le savent pas, quelque chose de plus précieux que n’importe quelle hausse de salaire ou baisse d’impôt.

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