Le nouvel obscurantiste

Journal documentaire de Philippe Billé. Des notes de lecture, et des notes du reste (Philologie de proximité, misanthropologie, désenvoûtement, broutilles).

vendredi 30 novembre 2007

Ni putes ni correctes

Il y a quelques années, je m’étais demandé ce que gagneraient les dames de «Ni putes ni soumises», à se placer sous une enseigne aussi vulgaire. Je le sais maintenant : des subventions énormes, englouties dans la plus parfaite opacité, et un secrétariat d’état. Quant à l’insoumise en chef, j'ai appris son nom, et qu’elle a réellement des problèmes de vocabulaire, mais qu’ils ne nuisent aucunement à sa réussite sociale. J’ai aussi vu des photos de la vedette, qui est décidément un plaisir pour l’œil, autant que pour l’oreille. Mais ça n’est pas là ce qu’on doit reprocher.

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jeudi 29 novembre 2007

Budd

Le morceau de Harold Budd «Flowered knife shadows», qui apparaît en 1986 dans son disque Lovely thunder, m’a l’air d’être le même qui figure sous le titre «Memory gongs» dans le disque The moon and the melodies, qu’il a fait la même année avec les Cocteau Twins.

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mercredi 28 novembre 2007

Occupation

Depuis quasi deux semaines, la fac est occupée de nouveau, comme l’an dernier, par une milice d’étudiants gauchistes, qui bloquent l’accès de la plupart des bâtiments. Une milice d’étudiants, ou en tout cas de jeunes gens, car parmi ceux que j’ai aperçus, certains avaient l’air étudiants à peu près comme je suis évêque. J’ai beau essayer de voir ces événements sous un jour positif, je n’y arrive pas. Qu’une poignée de jeunes fanatiques, sans aucune légitimité, s’arroge sans gêne le pouvoir de décider que j’ai le droit ou non d’aller bosser, je trouve ça inacceptable. Les individus qui se permettent de me mépriser de la sorte se posent d’emblée comme mes ennemis, leurs revendications ne m’intéressent pas.
Bien entendu, je relativise les dommages. Sans doute, je préfère affronter ce genre de contrariété, qu’une intervention chirurgicale. Ce qui m’ennuie le plus, c’est l’impression que de tels agissements tendent à se banaliser. Depuis dix ans que j’occupe le même emploi, je n’ai connu de blocage des locaux que l’an dernier et maintenant. Or vu la mollesse avec laquelle les «autorités» y réagissent, je ne vois pas pourquoi ce petit jeu ne se renouvellerait pas fréquemment à l’avenir, les prétextes ne manqueront jamais. S’il faut vivre désormais avec ça, ce ne sera qu’un point de plus sur lequel la vie sera devenue un peu plus chiante, un peu plus pourrie.
Par curiosité ethnologique, je suis allé assister pendant une demi-heure, le jeudi 15 novembre, à l’assemblée «générale» initiale (assemblée principalement de ceux qui sont convaincus d’avance, et considèrent qu’ils n’ont rien de mieux à faire de leur temps, que d’aller le perdre dans ces pitreries interminables). C’était un spectacle consternant que celui de ces orateurs surexcités, qui se montaient la bourriche en aboyant à tour de rôle les sophismes les plus ridicules, où la furie le disputait à la mauvaise foi. Le seul dissident que j’aie entendu, et qui a eu le courage, car il en fallait, de se présenter comme «étudiant de droite», a dû s’exprimer sous des huées ignobles. C’est à l’issue de cette mascarade que l’occupation a été «votée» à main levée, dans de grands hurlements de haine. Je ne serai pas le collabo de cette imposture.
Je suis aussi allé assister, le mercredi 21 novembre, à ce que les meneurs appelaient sans rire une «assemblée générale des personnels», en fait la réunion lugubre d’une quarantaine de pelés, tous à plat ventre devant le mouvement étudiant. A un moment, un «responsable» syndical a fait un beau lapsus et, au lieu de «l’Assemblée générale», a dit «l’Ensablée générale». Il y avait de ça, en effet.

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jeudi 15 novembre 2007

Dimanche dernier

Au bord des rues, les horloges électriques alignaient les quatre bâtons rouges de la date, I I I I. Au bois, les érables avaient déroulé le grand tapis jaune. A chaque souffle du vent, d’autres feuilles tombaient, avec un petit bruit de pluie sèche. Grand feu de vieilles branches, beau ciel gris, et personne.

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mardi 13 novembre 2007

C'est D. Goutant

Ce n’est pas la première fois, que ça se passe comme ça. Un certain D. Goutant se signale un beau jour, un article de vos chroniques lui a plu tellement, qu’il le recopie dans les siennes. Puis il s’attache à vous, il vous met dans ses « liens », vous lit souvent, vous commente volontiers, d’un ton aimable. Ce nouveau compagnon s’installe dans votre paysage et vous le fréquentez, il n’est pas désagréable. Et soudain, plus rien, le lien s’est détaché, le drôle a disparu et il est introuvable. Vous vous désolez, vous vous inquiétez, quelle catastrophe a pu arriver ? Alors vous enquêtez, et vous découvrez que tout simplement Monsieur a changé d’air, de titre et d’adresse, et n’a daigné en avertir que quelques favoris, dont tout à coup vous n’êtes plus. Ah. Mais faut-il s’en étonner ? Dans les pratiques nouvelles, on reconduit les vieilles manières, pas mal de muflerie, pas trop de courtoisie, pourquoi la bloguerie ferait-elle exception ?

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mardi 6 novembre 2007

Sur Antonio Pérez

Dans une bibliothèque de ma connaissance, l’un des plus anciens ouvrages conservés, peut-être le plus ancien, est un recueil de lettres d’un certain Antonio Pérez, publié sans date à Paris dans les toutes dernières années du seizième siècle. Une bibliographie suppose qu’il a paru vers 1598, une autre en 1600. Le livre s’intitule exactement Cartas de Antonio Perez, secretario de estado que fue del rey catholico don Phelippe II de este nombre, para diversas personas despues de su salida de España (Lettres d’Antonio Pérez, qui fut secrétaire d’état du roi catholique Philippe II, adressées à diverses personnes après son départ d’Espagne). Cet Antonio Pérez (1534-1611) fut en effet un conseiller influent du roi espagnol Felipe II, en charge notamment d’affaires diplomatiques, avant de tomber en disgrâce et de devoir, devant la menace, se résoudre au «départ», c’est-à-dire à l’exil, dont il ne revint pas. Le personnage a fait l’objet de diverses études, dont une biographie de plus de 1000 pages publiée par Gregorio Marañon en 1947 et rééditée depuis. Je ne me serais cependant pas intéressé plus que cela à la correspondance d’Antonio Pérez si je n’y avais remarqué, en la feuilletant, la présence d’une trentaine de feuilles dans lesquelles «un curieux» a  rassemblé des aphorismes extraits des lettres de l’auteur. Exactement, il y a d’abord une série de 254 aphorismes numérotés, provenant de ses lettres en espagnol, puis 134 autres, donnés aussi en espagnol mais provenant de ses lettres en latin, car il écrivait alternativement dans ces deux langues. Dès le premier moment ces pensées m’ont paru bien vues, et bien tournées. J’ai passé deux soirées à les lire lentement, et à traduire mes préférées. Par hasard, elles furent au nombre de 24 dans chacune des deux parties. Plus tard j’ai douté de Pérez, en apprenant qu’il avait peut-être participé à des intrigues malhonnêtes. N’importe, je ne sais si j’aurais aimé l’homme, je n’en aime pas moins quelques-unes de ses phrases. J’ai revu cette collection d’aphorismes, complétée d’autres que je n’ai pas lus, dans une édition plus tardive et complète (1126 pages) des Obras y relaciones de l’auteur, parue à Genève en 1631. Je n’ai pas cherché à consulter les traductions françaises déjà faites de ces écrits, parmi lesquelles je sais qu’il a paru en 1602 un recueil des Aphorismes, ou Sentences dorées, extraictes des lettres tant espagnoles que latines d’Anthoine Pérès, faictes françoises par Jacques Gaultier. Quant à mes propres versions, je les livre comme d’habitude dans mes petites archives.

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lundi 5 novembre 2007

Frontière

L’autre jour, j’étais en train de regarder une nouvelle historiette, de la série québécoise des Têtes à claques. Dans cet épisode, intitulé Les douanes, un couple de Canadiens francophones, connaissant mal l’anglais, arrive à la douane des Etats-Unis et se débrouille comme il peut. Indépendamment de l’anecdote amusante, je réalisai que j’éprouvais une sensation étrange, en assistant à une scène naguère encore banale mais aujourd’hui impensable dans notre pays : à la frontière, un homme en uniforme arrête une voiture et demande aux étrangers d’où ils viennent, où ils vont, ce qu’ils vont y faire et combien de temps ils comptent rester. Quelles drôles d’idées ! Quelle culture différente !

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dimanche 4 novembre 2007

Dénominations

On connaît la bibliothèque d’anglais ou la bibliothèque d’histoire, puis la manie célébrante passe par là, ça devient la bibliothèque Tartempion ou Machin-Truc et plus personne ne sait de quoi il s’agit.
On connaît la rue de la Poste ou celle de la Gare, puis la manie glorifiante fait son œuvre, ça devient l’avenue de la Vertu ou le boulevard Résistant Premier et plus personne n’est sûr d’où ça se trouve.
J’exagère peut-être, mais à peine.

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samedi 3 novembre 2007

MySpace

Je reçois des messages du bureau politique de MySpace m’avertissant que mon MySpace allait être fermé ou l’url réattribué parce que je ne m’en sers jamais. C’est vrai. Dans un moment d’enthousiasme, l’an dernier, je m’étais ouvert un MySpace, avant de réaliser que ça ne m’intéressait pas assez pour l’entretenir régulièrement, ou seulement pour me souvenir de la procédure pour y retourner. Et puis dans le fond, quel intérêt ? Le grand jeu semble être d’accumuler le plus possible d’ « amis » qui viendront faire leurs singeries, en signant généralement sous un nom fictif. Je visite de temps en temps les MySpace des autres, c’est divertissant mais ça n’arrive pas à me restimuler suffisamment. Un tel a 345 amis, tel autre en a 798. Moi j’aurais cru que qui trop embrasse mal étreint et que les amis, plus on en a et moins c’est des amis, au mieux des connaissances et encore… Ce truc m’a l’air d’intéresser surtout les vedettes et les apprentis-vedettes, qui cherchent du public. Ce serait marrant, si Big Brother permettait de comptabiliser aussi les ennemis. Philippe a 798 ennemis. C’est bien fait pour sa gueule, à cet enculé. Toi aussi, clique ici pour devenir l’ennemi de Philippe.

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vendredi 2 novembre 2007

Noté en lisant Montaigne

Longtemps je me suis contenté d’admirer Montaigne de loin, les deux trois pages qu’on nous en fait lire au lycée, les quelques fragments qui croisent ensuite notre chemin. Chaque fois que j’avais voulu me plonger plus sérieusement dans ses écrits, j’avais laissé tomber par découragement. La bizarrerie de la langue du seizième siècle, qui ne m’a pourtant pas empêché de lire quelques uns de ses contemporains, mais aggravée chez lui par sa rhétorique touffue, sans parler des omniprésentes citations d’anciens, dont il fallait chercher la traduction en fin de chapitre ou de volume, c’est-à-dire au diable, tout cela rebutait. Je n’ai donc pas beaucoup usé le beau volume de ses œuvres dans la Pléiade, que je possède depuis longtemps, et dans lequel je me rappelle cependant avoir lu son voyage en Italie. Je ne sais quelles possibilités de lire Montaigne offre la librairie d’aujourd’hui, je ne cherche plus, mais je n’étais pas mécontent de tomber, voilà quelques mois, sur un volume d’extraits des Essais paru il y a presque trente ans dans la collection 10-18. Ce recueil organisé par un certain Paul Galleret réunit en chapitres thématiques des fragments plus ou moins brefs, allant de deux lignes à une page, mis en français d’aujourd’hui. A la fin de chaque passage, une simple référence numérique indique le tome et le chapitre des Essais d’où il provient. Quant aux citations latines et grecques, elles figurent en français dans le texte, dont elles se distinguent seulement parce qu’elles sont imprimées en italique. Elles ne sont pas créditées, mais le repérage permet de les localiser et de les identifier dans une édition complète. Cette sorte de digest ingénieux mais honnête facilite ainsi l’abordage d’une œuvre ardue et j’ai profité de l’occasion. Depuis quelque temps, donc, j’employais des moments perdus à ronger cet ouvrage. Le parcours était assez agréable dans l’ensemble, et quand une page m’ennuyait, rien n’empêchait d’aller voir plus loin. Il faut dire que quand il s’y met, Montaigne est «ondoyant et divers» jusqu’à l’emberlificotage, et que la relative clarté apportée par cette édition ne suffit pas à le rendre entièrement transparent et léger.
J’ai trouvé à l’auteur par moments un air content de lui qui m’agaçait.
Sur les animaux, pages 295 sq, il raconte plusieurs âneries, mais je prends au sérieux l’observation de chasseurs, comme quoi le meilleur chiot d’une portée serait le premier que la mère va chercher, si on les sépare d’elle (II, 8). A la réflexion je me demande, si le phénomène était avéré, comment l’expliquer : la chienne sent-elle d’instinct que tel chiot est plus «réussi» que les autres et vaut donc d’être privilégié, ou éprouve-t-elle a priori une sympathie particulière pour tel individu, qui réussira mieux parce qu’il sera particulièrement choyé ?
Montaigne a de la charité pour les animaux, p 116 : «Je ne prends guère de bêtes vivantes à qui je ne redonne les champs. Pythagore les achetait aux pêcheurs et aux oiseleurs pour en faire autant» (II, 11). J’admire ce dernier exemple, j’ai été parfois tenté de faire de même, ce qui pose le problème de savoir si, ce faisant, on n’encourage pas le commerce, qui entraînera de nouvelles prises etc. Mais c’est toujours un beau geste. Il existe une photo de Jean-Mi où il tient une tortue rachetée pour la libérer.
Je relève de belles vieilles expressions, comme p 228 «à la diane et à la retraite», qui a l’air de vouloir dire le matin et le soir («Je loge chez moi en une tour où, à la diane et à la retraite, une fort grosse cloche sonne tous les jours l’Angélus», I, 22). Il dit aussi p 276 «tomber de l’eau», pour pisser me semble-t-il (I, 3) et parle p 220 de «la vastité sombre de nos églises» (II, 12).
Sa petite réflexion p 225 que «Le monde n’est qu’une branloire pérenne» (III, 2) est comme un écho du «Tout est en train de se transformer» de Marc-Aurèle (Pensées, IX, 19) et Rousseau dira de même «Tout est dans un flux continuel sur la terre», dans la Cinquième promenade de ses Rêveries.
J’ai souri en le voyant évoquer p 254 un lieu «près de Bordeaux, vers Castres» (II, 2). En effet il ne s’agit pas du célèbre Castres du Tarn, mais d’une bourgade des Graves, à une vingtaine de km de Bordeaux sur la route de Langon. Je ne sais plus ce que j’y cherchais un dimanche, il y a des années, j’ai demandé mon chemin à un passant, par la portière. Je ne peux pas vous dire, je ne suis pas Castrais, m’avait-il répondu en se marrant.
Est-ce son observation de la p 236, que «… la plupart de nos actions, nous les accomplissons par imitation et non par choix» (III, 5) qui a inspiré à Gomez Davila sa scolie : «La simple imitation est le mobile de la plupart de nos comportements» (Nuevos escolios, 1986, II, p 48) ? En tout cas, la sympathie déclarée du Colombien pour le Bordelais n’étonne pas, vu les diverses saillies «réac», comme p 280 sur «la multitude, mère d’ignorance, d’injustice et d’inconstance» (II, 16), p 332 que «le changement est à craindre» (I, 43) ou p 372 cette citation du «vieux Caton» : «Autant de valets, autant d’ennemis !» (II, 8).

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