Le nouvel obscurantiste

Journal documentaire de Philippe Billé. Des notes de lecture, et des notes du reste (Philologie de proximité, misanthropologie, désenvoûtement, broutilles).

lundi 24 septembre 2007

Géodésie de l'esprit

Je ne sais plus où je lisais l’autre jour que les quatre principaux lieux de pèlerinage chrétiens sont (j’ai aussi oublié leur ordre d’importance, mais citons-les en vrac) Rome, Jérusalem, Saint-Jacques de Compostelle et le Mont-Saint-Michel. Je m’avisai que trois de ces destinations étaient situées en Europe, et que si l’on déterminait le centre de gravité du triangle par elles formé, on localiserait peut-être ainsi le coeur géographique de la chrétienté européenne, en tout cas quelque lieu peu commun. Je me demandai s’il existait un moyen plus ou moins aisé de calculer exactement ce point focal, à partir des coordonnées géodésiques des trois villes. Ne trouvant rien de rapide et simple, je me rabattis sur les instruments primitifs dont je disposais dans mon cabinet de travail : une vieille carte routière du continent publiée par Shell Berre Foldex, une règle métallique graduée, un crayon à papier. Après avoir tracé les côtés du triangle délimité par le Mont, Rome et Saint-Jacques, j’entrepris de faire apparaître les médianes, qui dit-on sont concourantes. Or à ma grande surprise, et à ma grande satisfaction, j’observai que les lignes s’entrecroisaient dans une région que je connais bien, le Périgord, mais dans une zone laissée blanche, sans toponyme imprimé sur cette carte peu précise. La proximité d’un méandre de la Dordogne permettait cependant d’affiner le repérage. Je me reportai donc à mon atlas routier Michelin, où je constatai que le centre géographique de la chrétienté européenne se situerait devers la commune de Belvès. Il ne me déplairait pas, qu’un expert de bonne volonté fasse un calcul plus exact et plus sûr que le mien, en espérant qu’il le confirme. Mais assurément, je ne passerai plus par là sans repenser à cette découverte.

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dimanche 23 septembre 2007

Devinette

Ce dimanche, afin de divertir mes millions de lecteurs, je leur soumets cette belle énigme, composée au siècle dix-huitième par Claude-Carloman de Rulhière (Je n’indique pas tout de suite d’où je tiens ce mystère, car on aurait bientôt fait de trouver la solution) :

Devine-moi, lecteur, je suis dans l’univers,
Sans paraître en Europe, en Asie, en Afrique,
Encore moins en Amérique ;
Si tu veux refuser, doublement je te sers
Et doublement encore lorsque quelqu’un te donne ;
Sans être en Portugal, je me trouve à Lisbonne,
Toujours dans les prisons et jamais dans les fers ;
J’occupe le milieu du monde,
Mais par un contraste nouveau,
Je nage dans le sein de l’onde
Et je fuis toujours l’eau.

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samedi 22 septembre 2007

Testing

Et puis d’abord, qu’est-ce qui prouve qu’ils sont bien les «enfants de Don Quichotte», comme ils se proclament ? Je demande à voir les tests adn.

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vendredi 21 septembre 2007

Les petites gueules

En faisant du ménage, hier matin, j’écoutais Les Grandes Gueules, sur Rmc. Pendant un moment, ils ont reçu Tintin Legrand, le grand chef des «Enfants de Don Quichotte» (il y a dans ce nom un prodigieux mélange de prétention et de puérilité, qui déjà vaut la palme). L’émission donne souvent lieu à de sérieuses prises de bec, qui justifient son titre, mais là tout d’un coup zéro polémique, tout le monde était d’accord à marmonner des poncifs humanistes, les grandes gueules étaient soudain devenues de bons petits toutous, à quatre pattes devant le nouveau grand prêtre médiatique du droit au parasitisme. Je ne sais pas ce que va gagner ce zigoto, avec son cirque, mais ce qui est certain, c’est que si ça ne marche pas, ça ne sera pas la faute aux journalistes.

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jeudi 20 septembre 2007

Bizarrerie du sport

Je suis de ceux pour qui un match est toujours nul, je n’ai jamais pu m’intéresser aux compétitions de sport, et pourtant sur le tard, je vois en lui un trait qui me le rend presque sympathique. Dans une époque obsédée par l’égalité, où de toutes parts des fanatiques présentent l’égalité comme le bien suprême, tandis que d’autres affirment que l’inégalité n’existe pas, le sport n’a d’autre but que de faire apparaître des inégalités, de les calculer, de les enregistrer, de les sanctionner, de les classer, de les proclamer, de les exalter. C’est amusant, jusqu’à un certain point.

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mardi 18 septembre 2007

Nuitant

Du fait que les adverbes en –amment (tels brillamment, bruyamment, constamment, méchamment, puissamment, suffisamment, etc) proviennent d’adjectifs en –ant, l’existence de l’adverbe «nuitamment» semble induire celle de l’adjectif «nuitant». Or «nuitant» n’existe pas, c’est un fantôme d’adjectif. Et comme souvent les fantômes, il apparaît à la faveur de la nuit.

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lundi 17 septembre 2007

Révélations

A l’aube, dans les brumes du demi-sommeil, m’apparaît cette règle :

Faire ce qu’il faut
Comme il faut
Quand il faut
Avec les gens qu’il faut.

Avec cette variante :

Faire ce qu’on peut
Comme on peut
Quand on peut
Avec les gens qu’on peut.

Ca y est, voilà que j’ai mes règles, à présent. Je dois être fatigué, vivement que je reprenne le boulot.

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mardi 11 septembre 2007

Un marxiste zen

Je fais mienne cette analyse d’un de mes observateurs politiques préférés, François Talmont : «Les situationnistes étaient ennuyeux, prétentieux et à côté de la plaque. Les post-situationnistes, c’est la même chose, mais en pire.» Naturellement, cette vérité générale ne doit pas faire oublier qu’il y a, comme souvent, des exceptions. L’une d’elles est à mes yeux le cas intriguant de Ken Knabb, dont l’autobiographie, écrite en 1997, est lisible sur son site Bureau of Public Secrets, dans la version originale en anglais (Confessions of a mild-mannered enemy of the State) ainsi que dans une traduction française hélas bourrée de coquilles et de fautes (Confessions d’un ennemi débonnaire de l’Etat). Il se dégage de ce document un charme certain, qui tient à la fois aux aspects pittoresques et inattendus de la personnalité de l’auteur, ainsi qu’à ses qualités littéraires, et d’abord à sa limpidité d’expression, si différente du «style situationniste étrange et tortueux».
Né en 1945 en Louisiane dans un milieu catholique rural, il passa son enfance dans des fermes familiales du Middle West. Après des études dans une université de l’Illinois (fondée sur le modèle de celle de Chicago, qu’on a plaisamment décrite comme «une université protestante où des professeurs juifs enseignaient la philosophie catholique à des étudiants athées»), il se rendit en Californie et s’installa définitivement à Berkeley. «N’ayant pas à subvenir aux besoins d’une famille», il a vécu de «revenus qui n’ont jamais dépassé le seuil officiel de pauvreté», gagnant juste le minimum vital, notamment en jouant au poker et en conduisant des taxis, tout en se préservant un maximum de temps libre. L’auteur retrace l’évolution de ses goûts littéraires (entre autres James Joyce, Henry Miller, Kenneth Rexroth dont il est un des meilleurs connaisseurs, et la chanson française) et de ses idées politiques (le passage du christianisme à l’athéisme, le gauchisme, la contre-culture anarchiste, enfin le situationnisme dont il est aussi un des meilleurs spécialistes, ayant traduit et publié dans la fin des années 70 une Situationist International Anthology). Il indique parallèlement diverses passions qui l’ont animé, comme le bridge, les drogues (peyotl, psilocybine, LSD, herbe), la musique, des sports (karaté, basket, tennis, escalade) et le bouddhisme zen.
En lisant l’histoire de sa vie, Ken Knabb m’a donné l’impression d’un homme curieux, modeste et honnête. Je comprends ce que fut sa déception vis-à-vis des imposteurs staliniens des Black Panthers. Je me demande comment il a pu en venir à considérer que l’anarchisme n’était qu’une «idéologie comme toutes les autres, avec sa propre galerie de héros et d’idées fétichisées», sans réaliser ensuite qu’il en allait de même avec les situs. Il ne manque pas d’exprimer des réserves vis-à-vis de ceux-ci, analysant l’usage fait par eux et leurs suiveurs des «ruptures de type situationniste», conduisant à ce que «des antagonismes personnels de plus en plus insignifiants en sont venus à être traités comme de graves différends politiques». Mais certainement Knabb reste prisonnier d’un certain moule idéologique. Je regrette qu’il ne regrette rien en racontant son agression saugrenue contre le poète anarchiste Gary Snyder, qu’il admirait pourtant, mais auquel il reproche principalement d’avoir été applaudi par ses auditeurs lors de ses lectures publiques, ce qui révélait «la nature fondamentalement spectaculaire de l’événement» ! On retombe là en plein chamanisme idéologique. De même, n’est-ce pas par superstition situationniste, qu’à la sortie de son anthologie de l’IS, alors que les demandes pleuvent, il refuse toute lecture, interview, etc, privant ainsi le public et se privant lui-même de contacts qui auraient pu être fructueux. Hormis cette autobiographie, le matériel disponible sur son site m’inspire les mêmes sentiments partagés. J’admire son travail d’archiviste et d’éditeur de Rexroth, mais je ne comprends pas qu’il perde son temps à établir soigneusement un recueil des Graffiti du soulèvement anti-CPE de 2006, qui sont d’une banalité et même d’une stupidité consternante (du genre «Paix entre les peuples, guerre entre les classes», «Nous voulons vivre» ou encore «Dans Grève il y a Rêve», on voit le niveau). Enfin, c’est un mystère comme il y en a partout, mais ses Confessions m’ont plu, elles mériteraient de faire un livre.

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lundi 10 septembre 2007

La semaine commence mal

Je croyais que la boîte était vide, ce matin, et puis non, il y avait une petite lettre coincée contre la porte. Une lettre d’éditeur. Ah Seigneur, c’est vrai, j’ai eu l’optimisme imprudent, je ne sais plus quand vers le début de l’été, d’envoyer à quatre ou cinq éditeurs le texte de mon blog de l’an dernier. Leur parfait silence m’avait paru assez explicite et je n’y pensais plus, mais voilà que l’un d’eux, plus zélé que les autres, se décide enfin à m’expliquer pourquoi il n’a rien à branler de mes écritures. «M. Billé, Nous avons lu votre manuscrit, qui n’a malheureusement pas retenu notre attention. (Le contraire m’aurait surpris). Vous faites preuve dans ce journal d’une érudition impressionnante (c’est gentil de me consoler, mais faut pas pousser non plus) et d’une curiosité évidente pour la vie en générale (je laisse les fautes, pour me venger) et la vie littéraire en particulier. Ceci soutenu par une écriture tout à fait correct (ben oui, pardi, j’essaye de faire zéro faute, moi). Néanmoins, votre projet manque d’unité : ces réflexions sont trop dispersées pour retenir l’attention du lecteur du début à la fin.» Après quoi Maud Béranger m’explique comment faire si je veux récupérer mon ouvrage chez le Dilettante. Eh oui, tout ça ne m’étonne pas, il y a toujours quelque chose qui cloche dans mes propositions aux éditeurs, quand c’est pas ceci, c’est cela. Cette fois, je suis trop dispersé. Et si tu savais, Maud, ça n’est pas que dans mes manuscrits.

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dimanche 9 septembre 2007

Concision

Concision de l’anglais : une «liste de choses à faire» est une «to-do list». J’y pense parce que je viens de parler de ça, mais pour trouver d’autres exemples, on n’a que l’embarras du choix. Comparez «dans le sens des aiguilles d’une montre» et «clockwise», ou «à consommer de préférence avant» et «best before», etc. Il n’y a pas photo, comme on dit. Une fois de temps en temps, on se console en songeant que pour notre bon vieux «chai», il ne faut pas moins qu’un «wine and spirit storehouse».

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