Je fais mienne cette analyse d’un de mes observateurs politiques préférés, François Talmont : «Les situationnistes étaient ennuyeux, prétentieux et à côté de la plaque. Les post-situationnistes, c’est la même chose, mais en pire.» Naturellement, cette vérité générale ne doit pas faire oublier qu’il y a, comme souvent, des exceptions. L’une d’elles est à mes yeux le cas intriguant de Ken Knabb, dont l’autobiographie, écrite en 1997, est lisible sur son site Bureau of Public Secrets, dans la version originale en anglais (Confessions of a mild-mannered enemy of the State) ainsi que dans une traduction française hélas bourrée de coquilles et de fautes (Confessions d’un ennemi débonnaire de l’Etat). Il se dégage de ce document un charme certain, qui tient à la fois aux aspects pittoresques et inattendus de la personnalité de l’auteur, ainsi qu’à ses qualités littéraires, et d’abord à sa limpidité d’expression, si différente du «style situationniste étrange et tortueux».
Né en 1945 en Louisiane dans un milieu catholique rural, il passa son enfance dans des fermes familiales du Middle West. Après des études dans une université de l’Illinois (fondée sur le modèle de celle de Chicago, qu’on a plaisamment décrite comme «une université protestante où des professeurs juifs enseignaient la philosophie catholique à des étudiants athées»), il se rendit en Californie et s’installa définitivement à Berkeley. «N’ayant pas à subvenir aux besoins d’une famille», il a vécu de «revenus qui n’ont jamais dépassé le seuil officiel de pauvreté», gagnant juste le minimum vital, notamment en jouant au poker et en conduisant des taxis, tout en se préservant un maximum de temps libre. L’auteur retrace l’évolution de ses goûts littéraires (entre autres James Joyce, Henry Miller, Kenneth Rexroth dont il est un des meilleurs connaisseurs, et la chanson française) et de ses idées politiques (le passage du christianisme à l’athéisme, le gauchisme, la contre-culture anarchiste, enfin le situationnisme dont il est aussi un des meilleurs spécialistes, ayant traduit et publié dans la fin des années 70 une Situationist International Anthology). Il indique parallèlement diverses passions qui l’ont animé, comme le bridge, les drogues (peyotl, psilocybine, LSD, herbe), la musique, des sports (karaté, basket, tennis, escalade) et le bouddhisme zen.
En lisant l’histoire de sa vie, Ken Knabb m’a donné l’impression d’un homme curieux, modeste et honnête. Je comprends ce que fut sa déception vis-à-vis des imposteurs staliniens des Black Panthers. Je me demande comment il a pu en venir à considérer que l’anarchisme n’était qu’une «idéologie comme toutes les autres, avec sa propre galerie de héros et d’idées fétichisées», sans réaliser ensuite qu’il en allait de même avec les situs. Il ne manque pas d’exprimer des réserves vis-à-vis de ceux-ci, analysant l’usage fait par eux et leurs suiveurs des «ruptures de type situationniste», conduisant à ce que «des antagonismes personnels de plus en plus insignifiants en sont venus à être traités comme de graves différends politiques». Mais certainement Knabb reste prisonnier d’un certain moule idéologique. Je regrette qu’il ne regrette rien en racontant son agression saugrenue contre le poète anarchiste Gary Snyder, qu’il admirait pourtant, mais auquel il reproche principalement d’avoir été applaudi par ses auditeurs lors de ses lectures publiques, ce qui révélait «la nature fondamentalement spectaculaire de l’événement» ! On retombe là en plein chamanisme idéologique. De même, n’est-ce pas par superstition situationniste, qu’à la sortie de son anthologie de l’IS, alors que les demandes pleuvent, il refuse toute lecture, interview, etc, privant ainsi le public et se privant lui-même de contacts qui auraient pu être fructueux. Hormis cette autobiographie, le matériel disponible sur son site m’inspire les mêmes sentiments partagés. J’admire son travail d’archiviste et d’éditeur de Rexroth, mais je ne comprends pas qu’il perde son temps à établir soigneusement un recueil des Graffiti du soulèvement anti-CPE de 2006, qui sont d’une banalité et même d’une stupidité consternante (du genre «Paix entre les peuples, guerre entre les classes», «Nous voulons vivre» ou encore «Dans Grève il y a Rêve», on voit le niveau). Enfin, c’est un mystère comme il y en a partout, mais ses Confessions m’ont plu, elles mériteraient de faire un livre.