Le nouvel obscurantiste

Journal documentaire de Philippe Billé. Des notes de lecture, et des notes du reste (Philologie de proximité, misanthropologie, désenvoûtement, broutilles).

vendredi 31 août 2007

Le blog est le site du pauvre, un peu comme la photocopie était, et reste, l'imprimerie du pauvre.

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jeudi 30 août 2007

De l'aide

Parcourant un charmant volume sur La vie quotidienne à l’Elysée au temps de Charles de Gaulle, je réalise comment, même à un âge avancé, le Général avait ce rendement de travail extraordinaire. C’est qu’il avait des aides de camp, pardi. Au lieu que moi ici, je n’ai que la pauvre Foxie, bien gentille, mais feignante comme une couleuvre. Un aide de camp, sapristi, même un seul, voilà ce qu’il me faudrait. Mais où le dénicher, je ne vais tout de même pas demander à l’ANPE locale, où je suis quant à moi inscrit en ce moment comme demandeur d'emploi.
J'apprends que De Gaulle avait cessé de fumer à soixante ans. Moi ce fut à cinquante, je me sens ainsi à mi-chemin entre lui et Lucien Suel, qui a arrêté à quarante, je crois. Le Général aurait un jour confié mélancoliquement à un aide de camp: «On ne se console jamais de ne plus fumer.» Je le comprends. Moi-même, après bientôt un an d'abstinence, depuis longtemps je n'en ai plus envie, mais je sens que quelque chose me manque. Et encore, je suis sûr qu'il n'avait jamais goûté l'herbe. Mais au moins, il avait des aides de camp, lui.

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mardi 28 août 2007

Le Brésil revisité - (4/4 : Politique)

Je n’aime plus les voyages et je me demandais si celui-ci me ferait changer d’avis mais ce ne fut pas le cas. C’est en partie une question d’âge, sans doute. Déjà qu’en restant peinard dans ma tanière, je sens que rien n’est assuré, a fortiori ma carcasse n’est plus faite pour aller gigoter sans dommage à l’autre bout du monde. Il faut dire qu’en l’occurrence le destin m’a servi, toujours sympa, j’ai écopé en moyenne d’une crève par semaine.

Ce voyage ne nous a pas non plus épargné les embarras typiques du voyage d’aujourd’hui. Dès le départ, à Mérignac, il y avait une grève surprise du personnel de sécurité, qui nous a valu de poireauter et de piétiner plus que prévu, et de partir en retard mais de partir quand même, tout le monde n’a pas eu cette chance ce jour-là. Le grand avantage de l’avion, outre sa rapidité, c’est que les emmerdeurs ne peuvent pas y accéder aussi facilement qu’au bus ou au train. A part ça la compagnie n’est pas forcément agréable et on y voyage entassé comme du bétail. Du bétail moderne peut-être, mais du bétail quand même. Pendant notre séjour à Rio, un avion s’écrasa sur un aéroport de São Paulo. La désorganisation qui s’ensuivit dans tout le pays était encore telle, lorsque nous repartîmes trois jours plus tard vers le Nord-Est, que nous décollâmes avec cinq heures de retard, après sept heures interminables et épuisantes passées sans information, sans assistance, sans égards, sans excuses, sans dédommagement d’aucune sorte. Enfin la cerise sur le gâteau fut, au retour à Mérignac, la disparition de nos valises, qui nous furent tout de même livrées deux jours plus tard.

La résidence où nous étions à Fortaleza était une de ces nombreuses habitations collectives fortifiées, encloses de murs, de grillages et de barbelés, avec un poste de guet où se relaient des surveillants jour et nuit. Les problèmes de sécurité conduisent ceux qui en ont les moyens à mener ce genre de vie, qui a ses avantages et ses inconvénients. De ce fait, curieusement, ce sont ici les gens plutôt riches qui vivent dans des tours, au contraire de chez nous. Les mêmes roulent dans des voitures aux vitres noires et dotées de la clim, ce qui présente aussi des avantages et des inconvénients.

Il y avait à la maison une petite domestique récemment arrivée de la campagne, Inês, très efficace, très dévouée, très bonne cuisinière et très sympathique. Il est fréquent d’avoir des employés dans ce pays, et elle s’étonnait quand nous lui expliquions que nous n’en avions pas, chez nous en France. A Rio, Antonio avait trouvé la perle rare en la personne d’Adeilton, qui était tout à la fois son valet, son secrétaire, son chauffeur, son cuisinier, et son informaticien. Un homme de confiance.

Souvent des mendiants venaient nous pomper l’air, surtout vers la plage, avec plus ou moins d’insistance. Nous leur donnions parfois, parfois non, selon que nous avions l’impression que notre geste servait vraiment à quelque chose. Nous offrîmes sans hésiter un plat aux enfants qui nous le demandaient. Quand un homme ou une femme essayait de nous apitoyer en affirmant, vrai ou faux, qu’il ou elle avait des enfants à nourrir, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il ou elle eût été bien avisé de songer, au moment de faire des lardons, qu’ils allaient ensuite vouloir manger. Peu de gens mendiaient directement, la plupart proposaient un petit service ou une petite marchandise, des amuse-gueule plus ou moins éventés, parfois des gadgets en plastique parfaitement inutiles et hideux. Ne portant jamais de lunettes noires ni de casquette, j’avais droit aux propositions systématiques mais vaines de tous les malheureux qui en vendaient. Je craquais fatalement, quand un cireur de chaussures, après que j’eusse refusé trois fois qu’il cire mes sandales, se décourageait et me demandait simplement de lui donner une pièce. Là, que voulez-vous…

Nous fûmes confrontés à la misère non seulement par les sollicitations des mendiants et demi-mendiants, plus ou moins nombreux selon les endroits, mais aussi par la vue, ici et là, de corps endormis à même le trottoir. A Rio c’étaient parfois des corps d’enfants. Un détail me frappait souvent chez les misérables, c’était leur épaisseur de crasse. Comme aucun d’eux ne vivait loin de la mer, ils pouvaient facilement se nettoyer, le laisser-aller traduisait leur désespoir. Les violentes odeurs de pisse, qui se dégageaient soudain de tel ou tel recoin urbain, complétaient ce tableau social peu reluisant.

Le spectacle du dénuement n’était pas toujours sordide, souvent les jeunes démunis semblaient joviaux et pleins d’énergie. Le plus déprimant était de ne pas entrevoir d’issue à leur enlisement. Visiblement quelques associations s’emploient à aider les malheureux, j’ai remarqué par exemple un petit marché d’artisanat, le soir sur une plage de Fortaleza, où tous les vendeurs, hommes et femmes, portaient un T-shirt mentionnant certain Projeto Movimento das Mulheres Empreendedoras («Projet mouvement des femmes entreprenantes»). Ce charabia social n’est pas très encourageant mais qui sait…

Je suppose que c’est impossible à évaluer, mais je me suis souvent demandé quelle pouvait être la somme totale du pèse passant chaque jour de la poche des «nantis» dans la main des mendiants d’un pays. Et ce qu’elle devient. Aurait-on des surprises, si l’on pouvait savoir ?

Un soir, sur la plage de Forta, nous assistâmes à une démonstration de capoeira, que donnaient une trentaine de jeunes gens, d’une association. C’est une danse d’origine africaine, qui mime un combat entre deux personnes, ou si l’on veut c’est une antique technique de combat, qui s’est stylisée en une sorte de danse culturelle. Les adversaires s’affrontaient deux par deux, chacun à leur tour, exécutant d’habiles pirouettes au cours desquelles les pieds de l’un passaient tout près du visage de l’autre, au son d’une musique primitive et lancinante. C’est assez fascinant à regarder, pendant quelques minutes, après quoi ça devient un peu gonflant. Au bout d’un moment je me mis à espérer secrètement que l’un des officiants allait faire un faux mouvement et envoyer un grand pain dans la gueule de son partenaire, ce qui eût été plus divertissant, mais ils étaient si adroits que rien de cela ne se produisit.

J’avais gardé de mon premier voyage l’image d’une population très métissée, mais je remarquai maintenant seulement la part importante de l’élément indien dans ce melting pot. La population indienne pure ne représente sans doute plus qu’une part mineure de la nation, mais un fantôme indien survit massivement, à différents degrés de mélange. Le fantôme des Indiens conduisait le bus, il nous servait à boire et à manger. Parfois le fantôme des Indiens était friqué, il prenait l’avion pour aller assister à des compétitions de sport, avec une écharpe en couleurs comme n’importe quel gros beauf.

Pour des raisons de commodité trop longues à expliquer, j’emportai avec moi pour liquide une liasse de mille dollars que je changeai à mesure. Je fus assez modéré pour en rapporter. La vie était plutôt bon marché, mais tout ce dont nous connaissions le prix coûtait au moins deux fois plus cher au Fleuve qu’à la Forteresse. Autant nos hôtes furent tous d’une bienveillance exemplaire et sans faille, autant la race vorace des chauffeurs et des serveurs s’employait sans cesse à nous arnaquer et, malgré le qui-vive de chaque instant, elle y parvenait assez souvent.

Il y avait beaucoup de commerces spécialisés, surtout dans la restauration : pizzarias, tapiocarias, cachaçarias, sorveterias. Les borracharias doivent intriguer les voyageurs hispanophones, mais le borracho (saoul) espagnol est bêbado en portugais, la borracha c’est le caoutchouc, et la borracharia le magasin ou l’atelier de réparation des pneus.

Nous bûmes chaque jour de cette sorte de rhum brésilien appelé cachaça. Nous en prenions principalement dans le petit cocktail nommé caipirinha, soit «paysannette», où l’on ajoute à l’alcool du citron vert, du sucre en poudre et de la glace pilée. A Rio, j’ai remarqué qu’Antonio disait une caipira, sans le diminutif. La proportion de la cachaça et de la glace variait considérablement selon que l’on était servi chez les amis ou dans les bars. On pouvait demander que la caipirinha soit servie sans sucre, en le remplaçant par de l’édulcorant, ou par rien, comme j’en pris l’habitude. La cachaça était vendue d’ordinaire en bouteilles d’un litre ou d’un demi-litre, ou en petits flacons plats que certains surnommaient celular, du mot servant à désigner le téléphone portable.

Nous bûmes de la bière Bohemia, de la bière Brahma, de la bière Skol, de la bière Antártica. Nous bûmes quelques vins du sud brésilien, des blancs secs et des rouges, la plupart bons, et d’un goût très européen. Nous bûmes de nombreux jus de fruits, cajou, maracujá, goyave, tantôt artificiellement sucrés, tantôt plus rudes et naturels. Il y avait des restaurants où l’on se servait à volonté dans différents plats, et l’on payait son assiette «a quilo», soit au poids d’aliments qu’on y avait mis. Il y avait sur toutes les tables, dans un petit réceptacle métallique, du papier absorbant qui n’absorbait pas, mais avec lequel on se débrouillait.

A Fortaleza, plusieurs bouquinistes vendaient principalement ou uniquement des livres scolaires. A Rio, Antonio me conseilla la librairie d’occasion Beta de Aquarius, en effet un magasin bien fourni, rue Buarque de Macedo. Je n’y ai rien acheté, finalement, mais j’ai eu la surprise de tomber sur un stock de livres de Stewart Home traduits en portugais, dont le recueil de textes sur A greve da arte, où je retrouvai deux ou trois de mes pages de jadis. Sur le moment je n’ai pas eu l’idée de demander pourquoi cette bouquinerie portait ce nom. Je vois dans un guide d’astronomie que l’étoile bêta de la constellation du Verseau s’appelle Sadalsuud, ce qui ne m’éclaire pas plus.

A Rio dans un café, j’ai vu un septuagénaire accoudé au bar en slip, sans que sa tenue paraisse étonner personne. A Ipanema dans la rue, une bourge portait un T-shirt de Ben avec l’inscription «Je suis unique au monde». Mes deux seules rencontres littéraires de ce voyage furent à Rio mon ami Antonio, qui nous raconta comment il était devenu le plus jeune académicien du pays, et à Fortaleza la statue en bronze de Rachel de Queiroz, assise sur un banc de la place des Lions.

Il arrivait qu’une maison soit entièrement peinte en rouge vif ou en orange. Les maisons du Seigneur non plus n’étaient pas toujours d’un goût très sûr. Peu d’entre elles étaient décorées de vitraux, mais la cathédrale de Fortaleza en avait plus que je n’en ai vu dans aucune autre église.

Partir à l’étranger à l’époque où nous l’avons fait présente l’intérêt que l’on échappe non seulement au 14 juillet, mais aussi au Tour de France. Hélas, cela ne garantit pas que l’on ne va pas tomber en plein jeux panaméricains d’athlétisme, qui se déroulaient à Rio.

Voyager, ça n’est jamais qu’aller promener sous d’autres cieux la cage mentale dont on ne sort guère. You can’t run away from yourself, chantait Bob. Mais ça fait un petit courant d’air entre  les barreaux, pas désagréable. Le dépaysement pour moi est d’abord une expérience linguistique, c’est de sentir qu’autour de moi les gens, les haut-parleurs, les enseignes parlent soudain une autre langue que la mienne. L’expérience est double dans un pays, où la langue coloniale est elle-même colonisée, en sens inverse, par les cohortes du vocabulaire indigène. Des milliers de mots tupis, principalement des noms d’animaux et de plantes, ainsi que des noms de lieux (qui sont eux-mêmes principalement des noms d’animaux et de plantes) hantent le portugais du Brésil. En général, il me plaisaient.

Au cours de nos déplacements, j’ai constaté un zèle général à délimiter les parterres. Les plantations, sur les trottoirs de Copacabana, étaient entourées d’une bordure de tubes métalliques placés près du sol. Dans la cour de la pousada, des lignes de pavés cernaient avec soin les petits bassins et massifs. Dans les rues des villes et des villages, il n’y avait pratiquement pas d’arbre dont le pied ne soit encadré d’un cercle ou d’un carré de barres de ciment, ou de pierre, parfois disloqué mais bien présent. Ca me plaisait, aussi.

Ca n’est pas inintéressant, les pays étrangers. Mais dame, vient un moment où il faut revenir dans son jardin, pour s’occuper de ses oignons.

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dimanche 26 août 2007

Le Brésil revisité - (3/4 : Zoologie)

Je me suis à peu près toujours intéressé aux animaux, mais ce goût a connu une telle éclipse lors de mon premier voyage au Brésil, que je suis incapable de citer la moindre bestiole que j’y aurais vue. Depuis lors j’ai collectionné les livres de zoologie, et j’ai rédigé dans la fin des années 90 une thèse de doctorat sur La faune brésilienne dans les écrits documentaires du seizième siècle, en ayant du sujet une connaissance pas mauvaise, mais surtout livresque. Aussi, sans envisager aucun safari savant, étais-je curieux de me confronter au bestiaire que le hasard du voyage, ou la nécessité, allait me faire rencontrer.

Il y avait comme partout des moineaux et des pigeons, des grillons que l’on entendait parfois le matin ou le soir, des chauve-souris qui volaient quand la nuit tombait. Les fourmis étaient tantôt minuscules, tantôt un peu plus grandes que celles de chez nous. Il nous sembla qu’il y avait un peu moins de chiens et de chats dans les rues, qu’en France, mais il y avait un petit chien âgé chez nos deux principaux hôtes. A Rio le chien des promeneurs était souvent un caniche blanc, comme la petite chienne d’Antonio, elle aussi très vieille.

Dès la première promenade matinale dans Fortaleza, nous remarquâmes un oiseau et un quadrupède, que nous allions revoir chaque jour, dans tous les coins du pays où nous passerions. L’oiseau de la taille d’un merle, aux ailes brunes, à la tête blanche barrée d’un trait noir au niveau de l’œil, reconnaissable surtout à sa poitrine jaune, était toujours haut perché, sur un fil électrique ou sur un lampadaire. Ce fut à la moitié de notre séjour seulement, que l’on me souffla que c’était un bem-te-vi ou bentevi (Pitangus sulphuratus). C’est en fait un oiseau répandu de l’Argentine au Texas. Son nom portugais signifiant «je t’ai bien vu» est d’origine onomatopéique, du fait que son cri le plus fréquent est en trois notes, la troisième allongée. Très vite j’ai reconnu ce cri, parfois résumé à la troisième note, que l’on entendait à toute heure du jour, notamment à l’aube.

Le quadrupède était une sorte de lézard gris, plus épais et plus grand que ceux de France. A Fortaleza comme à Rio, on les désignait sous le nom africain de calango. Ils étaient tantôt par terre, tantôt perchés sur les arbres, sur les murs. A Preá, où il y en avait un dans la cuisine, on me fit voir aussi un lézard plus mince, à la longue queue fine, auquel on donnait le nom tupi de teju, avec un complément que je n’ai pas retenu.

Des animaux, et non des plantes, étaient représentés sur les billets de banque :
1 real : Beija-flor (colibri).
2 reais : Tartaruga marinha (tortue marine).
5 reais : Garça (héron).
10 reais : Arara (ara).
20 reais : Mico-leão-dourado (tamarin singe-lion).
50 reais : Onça pintada (jaguar).

Ma coéquipière se vit offrir des boucles d’oreilles taillées dans les écailles d’un grand poisson, selon le marchand un «mandurubim». Comme ce mot n’existe pas dans le dictionnaire, ni dans Google, je me dis qu’il voulait peut-être parler du camurupim (Tarpon atlanticus) une espèce de sardine qui peut faire trois mètres de long. Et chez un marchand d’articles en cuir, il y avait en cage un oiseau à la belle tête rouge vif, dont je n’osai pas demander le nom, peut-être une sorte de cardinal, quelque espèce du genre Paroaria.

Ma grande joie zoologique de ce voyage fut de découvrir l’existence de tourterelles minuscules, de la taille de moineaux. Il y en a dans les rues de Fortaleza et plus encore dans celles de Rio, où j’ai lu qu’elles seraient plus nombreuses que les moineaux. On les nomme rolinhas (forme diminutive du portugais rola, «tourterelle»).

Un beau matin, dans une rue de Fortaleza, je vis voler à quelque distance, dans l’ombre d’un arbre, ce qui me sembla d’abord être quelque grand insecte, peut-être une grande libellule, mais je me demandai si ce n’était pas un oiseau-mouche. L’animal disparut sans que je puisse m’en assurer. Je compris rétrospectivement que c’était bien un colibri lorsque, quelques jours plus tard, j’en distinguai un nettement, volant cette fois dans l’ombre d’un arbre du jardin botanique de Rio. Je n’en vis pas d’autre.

Haut dans le ciel de Rio planaient sans cesse des urubus, vautours noirs au bout des ailes blanc, et des frégates aux «ailes extrêmement longues, étroites et anguleuses» comme dit Helmut Sick. Dans le jardin de la pousada se posa un instant un petit oiseau mi-troglodyte, mi-grimpereau. Dans les rues nous vîmes chaque jour un oiseau blanc, gris et noir, souvent posé au sol, que nous ne revîmes qu’une fois dans le Nord-Est.

Autour du Pain de Sucre volaient de petites hirondelles, et en redescendant, nous vîmes sur le morro da Urca, près de la station de téléphérique, de  petits singes gris aux oreilles en touffe, quelque espèce de ouistiti. Autour du Corcovado volaient de grands martinets à cou blanc, et en redescendant vers le funiculaire, je vis un phasme brun clair d’au moins 20 centimètres, étalé en haut d’un lampadaire. Je le montrai à mon équipière et nous le considérâmes un instant, mais parmi les dizaines d’autres visiteurs, personne n’y fit attention.

Le Jardim zoológico de Rio ne manque pas d’allure, avec ses majestueuses rangées de palmiers, mais les bêtes y sont enfermées dans des conditions souvent minables. Nous y avons vu quelques animaux exotiques (lionne, panthère, girafe, zèbre, hippopotames, etc) et des animaux nationaux : caïmans, tortues, différents serpents, singes, perroquets, aigles, des tatous et des renards rendus fous et tournant en rond, deux espèces de tinamous (le perdigão Rynchotus rufescens et le macuco Tinamus solitarius) (je sais que ces détails n’intéressent que moi). Il y avait un tapir et un fourmilier, que nous n’avons pas vus car ils se cachaient. Il n’y avait pas de paresseux, c’est dommage. J’ai lu dans un journal cette semaine-là qu’une tempête, survenue la veille ou l’avant-veille, avait précipité au sol un couple de paresseux, dont une femelle enceinte, dans la forêt de la Tijuca. On allait soigner leurs légères blessures pendant quelques jours, au zoo, puis ils seraient relâchés.

A mi-chemin entre Fortaleza et Jijoca le bus fit halte dans une sorte de snack rural. Derrière le comptoir voletaient en liberté parmi les meubles deux beaux oiseaux grands comme des merles, de couleur noire et orange. J’interrogeai le patron, qui me donna leur nom, corrupião, et aussitôt le répéta doucement en détachant les syllabes, cor-ru-pi-ão (probablement quelque oriole du genre Icterus).

A Preá nous vîmes d’énormes blattes, grosses comme des moules, et pas des petites moules, des bestioles d’au moins cinq centimètres de long (j’ai une idée précise de cette dimension, c’est celle d’un côté de diapositive). Dans les rochers à l’ouest du village, je trouvai une sorte de poisson épineux échoué.

Dans la part animale de notre alimentation, il y eut du bœuf, dont la remarquable carne de sol, séchée au soleil et défaite en petites lanières, du poulet, et cent façons de crevettes, de crabes et de langoustes. Nous mangeâmes de bons poissons inconnus de nous, dont des tilápias à Fortaleza, et un énorme robalo à Preá.

Il y a une catégorie d’animaux dont l’absence à peu près totale nous surprit agréablement, ce sont les moustiques. A Fortaleza comme à Rio, nous pouvions dormir la fenêtre ouverte sans crainte de ce côté-là.

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vendredi 24 août 2007

Le Brésil revisité - (2/4 : Botanique)

Ce n’est que des années après mon premier séjour brésilien, que j’ai étudié quelque peu la botanique, notamment les arbres, aussi j’étais curieux de savoir comment je reverrais la végétation locale, ainsi averti. Mon intention n’était nullement d’accomplir un voyage scientifique et d’arpenter le pays une loupe à la main, je voulais juste observer en dilettante ce qui se présenterait à moi au fil du temps.

Je me demandais s’il y aurait beaucoup de plantes identiques, ou seulement semblables, à celles de l’Europe. Mais non, rien ne m’était familier, tout m’était inconnu, mon savoir d’ici ne me servait qu’à constater mon ignorance de là-bas. Il poussait bien une hera tapissant les murs à la façon du lierre, mais sans les mêmes feuilles. Et un buisson aux tiges épineuses de rosier, mais aux fleurs différentes. Et un arbre qui avait l’écorce du platane, mais seulement l’écorce.

On voyait pousser en plein air, dans la rue, les plantes qui chez nous sont d’intérieur. Certaines prenaient ici la proportion de beaux arbres, comme le figuier pleureur (Ficus benjamina) ou le caoutchouc (Ficus elastica). Il y avait beaucoup de plantes grasses ou épineuses, tous les cactus, yuccas, et yuccactus imaginables. La langue de belle-mère (Sansevieria) s’appelait ici également língua de sogra, ou épée de saint Georges. J’ajoutai à la liste des beaux noms tupis que j’essaye de retenir la samambaia, désignation commune aux espèces de fougères.

«Minha terra tem palmeiras», chantait jadis Gonçalves Dias, «Mon pays a des palmiers, Où chante le sabiá, … A Dieu ne plaise que je meure, Avant de retourner là-bas.» Nous n’avons je crois ni vu, ni entendu la grive sabiá, mais nous ne pouvions ignorer les palmiers omniprésents. Je ne peux pas dire que j’aie appris à connaître ces arbres, dont je n’identifiais que les évidents cocotiers (Cocos nucifera), mais je n’ai cessé d’admirer leurs différentes formes. Palmiers élancés ou trapus, palmiers déhanchés ou au garde-à-vous, palmiers au pied renflé ou au col vert clair, palmiers au tronc hérissé de tiges, ou garni d’écailles disposées en spirale, palmiers aux palmes en touffe ou parfois en éventail. Je n’aimerais pas aller vivre sous les tropiques, mais s’il le fallait, la vue des palmiers me serait sûrement une consolation.

Ce sont de drôles d’arbres : au contraire des figuiers, qui n’ont pas de vrai tronc, mais seulement des branches qui sortent directement du sol, les palmiers n’ont qu’un tronc, et leurs palmes sont d’immenses feuilles composées, plutôt que de vraies branches. Les palmiers sont à peu près tous beaux, certains sont d’excellents arbres d’alignement. Dans le jardin de la pousada, à Rio, il y avait un vieux palmier mort, qui avait perdu ses palmes, mais continuait de dresser une impressionnante colonne.

Les palmiers ont différentes utilités alimentaires ou industrielles, selon les espèces. Ils peuvent donner du bois de construction, ou des perles pour les boucles d’oreilles et les colliers : fragments de coquille de noix de coco polis, petites graines rondes d’açaí (Euterpe oleracea), grosse graine marmoréenne de jarina (Phytelephas macrocarpa) ou de jupati (Raphia vinifera).

Un soir que nous étions sur l’avenue du bord de mer, une noix de coco tomba du haut d’un grand palmier sur le trottoir, en faisant assez de bruit pour que tout le monde se retourne. Un homme la ramassa pour la poser plus loin. Les gens n’avaient pas l’air d’en faire grand cas, alors que ce projectile aurait pu occasionner de sérieuses blessures, ou même tuer, s’il était tombé sur la tête de quelqu’un. Je racontai l’incident à quelques personnes. On me dit ne pas avoir souvenir de cas grave, et que l’on coupait ordinairement les noix avant qu’elles n’arrivent à maturité, pour pouvoir profiter de leur «eau».

Je profitai souvent de l’«água de coco» que l’on peut acheter un peu partout sur les trottoirs, ou dans les bars. Certains marchands coupaient le haut de la grosse noix verte en quelques coups de machette, d’autres l’ouvraient avec une sorte de lame munie d’un manche perpendiculaire, un peu comme les tire-bouchons. On buvait alors avec une paille ou deux cette «eau» bien fraîche, légèrement parfumée. Des marchands ambulants vendaient aussi de bons épis de maïs bouillis.

Dès le premier jour j’appris à connaître un arbre que l’on voit partout, notamment sur le front de mer à Fortaleza, où il est pratiquement la seule espèce autre que les palmiers, mais aussi bien à Rio. Une dame avec qui nous liâmes conversation dans la rue, et que j’interrogeai à ce propos, déclara d’abord ne pas savoir, puis crut se rappeler qu’il s’agissait d’une sorte d’amendoeira, toutefois différente de l’amandier proprement dit. De retour à l’appartement, je poursuivis cette maigre piste dans un exemplaire en ruine de l’excellent dictionnaire brésilien Aurélio. On y mentionnait en effet, après l’amandier classique (Amygdalus communis) (ce n’est pas tant que l’amande soit un fruit en forme d’amygdale, c’est l’amygdale qui est la glande en forme d’amande), une certaine amendoeira-da-praia (Terminalia catappa). L’amandier «de la plage», c’était bien lui. (J’apprends qu’il se nomme en français badamier et que les amateurs se servent de ses feuilles brillantes, plus grandes que la main, pour purifier l’eau des aquariums).

Dans un jardin du centre de Fortaleza, le Passeio público, nous eûmes la surprise de découvrir un antique baobab africain, énorme et gris comme un éléphant. Il était classé au patrimoine et de ce fait, comme l’indiquait un écriteau, «imune ao corte», interdit de coupe.

J’ai cherché dans plusieurs librairies des guides de naturaliste, sur la faune ou la flore, avant de me rendre à l’évidence que c’était une denrée rarissime dans le pays, voilà un créneau que je signale aux éditeurs entreprenants. Je cherchais de préférence quelque chose sur les arbres. Je ne pouvais envisager l’achat de l’énorme encyclopédie Arvores do Brasil, comptant au moins deux lourds volumes hors de prix. Je finis par me rabattre sur un assez beau livre anglais que je dégottai à la librairie Siciliana du «shopping» Iguatemi. Il s’agissait de Trees : an illustrated identifier, de Tony Russell et Catherine Cutler (Hermes House, 2003), avec des notices joliment illustrées portant sur quelque 600 arbres du monde entier. L’ouvrage est divisé en deux parties principales, l’une sur les zones tempérées, l’autre sur les tropiques. C’est dans ces pages qu’à défaut d’étudier, je me suis quelque peu instruit, en tout cas agréablement promené.

Le point faible de ce bon livre était de n’avoir qu’un index, des noms communs des arbres en anglais. A mes moments perdus, pendant les deux jours qui suivirent l’achat, je constituai donc l’index des noms latins, qui m’était naturellement plus utile. Je pus ainsi me renseigner sur plusieurs espèces en suivant cette procédure : j’obtenais d’un interlocuteur le nom local plus ou moins certain d’un arbre, puis j’allais m’en assurer dans  l'Aurélio, qui indique aussi les noms latins, et de là je me reportais à mon guide anglais.

En consultant ce volume, j’ai réalisé combien la flore brésilienne est maintenant une flore cosmopolite. Je suppose qu’il en va de même dans tout le monde tropical, au sein duquel les voyageurs n’ont eu de cesse, depuis quelques siècles, de transplanter d’un pays à l’autre tout ce qui était transplantable. C’est ainsi que beaucoup d’arbres, maintenant communs au Brésil, proviennent en fait de l’Afrique ou de l’Asie. J’ai même lu ailleurs que le bananier, pourtant répandu jusqu’au fin fond des forêts sud-américaines, est en réalité d’origine orientale. Quant au palmier cocotier, il est depuis si longtemps cultivé tout autour de la zone tropicale, que les botanistes ne savent dire d’où il vient.

J’obtins par hasard un autre livre à Rio. Dans la petite partie du Jardin botanique que nous avons visitée, il y avait une bibliothèque spécialisée dans la botanique. Nous y entrâmes par curiosité et engageâmes la conversation avec la bibliothécaire, que notre irruption étonnait. Quand elle sut que je m’intéressais aux arbres, elle m’offrit un guide des Arvores do Jardim botânico do Rio de Janeiro,  publié par ledit jardin en 1993. Cet ouvrage austère présente une centaine d’espèces, uniquement illustrées de photos d’écorce en noir et blanc.

On voit bien sur les plans de Rio que cette ville ne fait encore que s’étaler de part et d’autre de l’énorme massif forestier de la Tijuca, à l’est duquel émerge le piton du Corcovado, et dont le Jardim botânico n’est qu’une petite enclave méridionale. Les arbres ont une importance particulière dans certains quartiers, comme ceux qui poussent sur les trottoirs de Copacabana et plongent les rues dans une pénombre de sous-bois. Le Largo do Machado aussi est une place remarquable par sa concentration de palmiers monumentaux et d’autres grands arbres.

Il y avait sur le Largo do Machado et autour de l’université de grands arbres portant des boules marron, de la grosseur d’un melon. C’est le Couroupita guianensis, qu’on appelle ici abricó de macaco, soit «abricot des singes», et auquel les Anglais donnent le nom suggestif de cannonball tree.

Il y avait rue Pompeu Loureiro un énorme açacu (Hura crepitans) classé au patrimoine car c’était le plus vieil ou l’un des plus vieux arbres urbains de Rio. Il poussait devant la résidence d’Antonio, laquelle, pour le préserver, avait été construite un peu en retrait de l’alignement, et jouissait en revanche du droit exceptionnel de s’élever à quelques étages plus haut que les autres bâtiments de Copacabana, si bien qu’Antonio, depuis son balcon du dix-septième et presque dernier étage, avait vue jusqu’à la mer, à plusieurs rues de là.

A Preá Fábio m’apprit aussitôt à reconnaître les arbres qu’il connaissait bien, c’est-à-dire les arbres utiles. Le cajueiro (cajou) aux feuilles semblables à celles des amendoeiras mais plus petites, le mamoeiro (papayer) aux feuilles découpées, la mangueira (manguier) aux feuilles allongées.

Dans la part végétale de notre alimentation, il y eut de la purée au miel, de la farine de maïs appelée cuscus, du gâteau à l’ananas, de la pâte de goyave, du riz et des haricots de diverses façons, dont du riz mélangé à des haricots sous le nom de baião de dois («bahianais de deux»), trente-six préparations salées et sucrées à base de manioc, gâteau à la farine de manioc, purée de manioc, crêpes blanches de manioc, frites de manioc nommées macaxeira, etc.

Parmi d’autres fruits, nous goûtâmes les aigres carambolas jaunes, les acides acerolas à l’aspect de cerises, les goyaves plus amères et fades que je n’aurais cru, les bons kakis, les délicieuses mangues à la chair jaune, les excellents ananas à la chair plus blanche que ceux qu’on achète chez nous. On nous servit une fois la cachaça versée dans la pulpe d’un ananas ouvert en haut et partiellement évidé, et on la buvait à travers une  pipe de gaúcho, tube métallique renflé au bout en une sorte de  petite boule à thé aplatie. Je ne sais plus quel goût il avait, mais si j’ai bien compris, c’est le fruit nommé en portugais mamāo, que l’on appelle en français papaye.

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mercredi 22 août 2007

Le Brésil revisité - (1/4 : Géologie)

Le mois dernier, pendant près de trois semaines, exactement du 10 au 29 juillet, j’étais au Brésil pour la deuxième fois, vingt-trois ans après la première. Rien ne m’y obligeait, et je ne recherche pas les déplacements, j’ai accepté celui-ci parce que l’occasion se présentait, et qu’il me plaisait d’y escorter une proche, qui découvrait le pays.

Nous résidions principalement à Fortaleza, capitale de l’état du Ceará, dans le Nord-Est. Nous étions confortablement accueillis par Rosuel, dans l’appartement d’une de ses sœurs, absente, au treizième et dernier étage d’une résidence, dans le quartier assez central d’Aldeota, en portugais «petit village». Ce nom sonne étrangement aujourd’hui, pour désigner en l’occurrence un secteur résidentiel moderne, où poussent un peu partout des tours de dix à vingt étages.

La rue Rui Barbosa, où nous habitions, était perpendiculaire à la plage, vers où elle descendait en ligne droite. La pente conduisait naturellement dans cette direction, qui était la plus agréable à suivre. Ce n’est pas que les plages m’attirent spécialement, mais c’était là que le vent rendait l’air le plus agréable, et qu’il était bon de flâner.

Pendant la première semaine, sous la conduite de notre hôte, nous découvrîmes peu à peu, par promenades successives, différents quartiers de la ville. L’avenue commerçante de Monsenhor Tabosa, la bibliothèque publique et le centre cuculturel, le vieux centre-ville aux petits magasins crasseux, l’immense Mercado Público à côté de la cathédrale. La plage la plus proche, dite d’Iracema, le long de l’avenue Beira-Mar, où nous descendions chaque jour. La plage do Futuro, où nous fûmes un soir dîner, hélas dans le bruit. La plage de Mucuripe, sale mais charmante avec ses petites barques de pêche et les marchands de poisson.

Une ou deux fois nous franchîmes les petits fleuves qui encadrent Fortaleza, à l’est le Cocó, à l’ouest le Ceará, qui donne son nom à l’état. Nous fîmes une excursion outre Ceará vers les bourgades côtières d’Icaraí, Cumbuco, la lagune de Cauipe.

Nous tâchions de ne sortir que le matin avant 10 heures ou le soir après cinq heures, pour éviter la plus forte chaleur. Il faisait environ trente degrés pendant la journée, température à peu près constante au long de l’année. Au bord de la mer le vent apaisait la chaleur mais rendait le soleil d’autant plus dangereux. Par prudence, je parvins assez bien à préserver mon beau teint d’ivoire.

Comme nous étions à trois ou quatre degrés en dessous de l’Equateur, le soleil de midi ne nous apparaissait pas plus ou moins au sud comme chez nous, mais légèrement au nord, si je ne me trompe pas. Le soleil et la plage étaient au nord, le côté ombreux des bâtiments celui du sud. La nuit, les étoiles étaient peu visibles. Au mieux je parvenais à distinguer, au centre du ciel, les deux arcs de la tête du Scorpion. Les constellations du Zodiaque, qui vues de France apparaissent bas sur l’horizon en cette saison, sont ici au zénith, et y demeurent je suppose le reste de l’année.

Nous descendîmes passer la deuxième semaine, du lundi au vendredi, à Rio de Janeiro, où nous avions prévu de loger dans une pousada de la rue Barão de Guaratiba, tout en haut de la colline de Glória. Rio se trouve à quelque 2000 kilomètres au sud de Fortaleza, que l’avion franchit en trois heures, et donc déjà tout près du tropique du Capricorne. Le soleil y apparaît ainsi nettement plus au nord, quand il apparaît. Car il se trouve qu’à cette époque, c’est l’hiver dans cet hémisphère, et le temps fut maussade ces jours-là, fraîcheur, grisaille, vent, parfois pluie. Entre les nuages et la pollution, mon espoir de mieux voir un ciel nocturne plus méridional s’évanouit aussitôt. Là aussi, j’apercevais tout au plus la vague silhouette du Scorpion. Adieu, rêves de Croix du Sud, et du reste.

C’est à Rio que nous utilisâmes les moyens de déplacement les plus divers : marche à pied, taxi, voiture privée, bus, métro, téléphérique et funiculaire. Nous visitâmes l’un après l’autre les deux plus formidables belvédères de l’endroit, Pain de Sucre et Corcovado. C’est bien sûr de ces points éminents, et non quand on a le nez collé sur la crasse des rues, que l’on a les plus beaux panoramas de la ville, tapie aux pieds de montagnes plongeant dans la mer.

Nous visitâmes bien sûr des plages, et d’abord celle de Copacabana, que nous trouvâmes la première fois déserte sous le ciel gris. Celle de Leblon-Ipanema, où la mer était la plus belle, bleue, verte et sonore. La tranquille Praia Vermelha, petite plage «rouge» que j’ai trouvée la plus agréable, blottie entre des pitons. Celle d’Icaraí, à Niterói, de l’autre côté de la baie, où l’ami Antonio nous fit conduire car on a de là une belle vue de Rio. J’ignorais qu’on pouvait s’y rendre par un pont déjà construit à l’époque de mon premier séjour.

Nous visitâmes tout le jardin zoologique et une petite partie seulement du jardin botanique. Nous marchâmes pas mal, entre autres nous descendîmes à pied toute la rue des Laranjeiras, jusqu’au Largo do Machado, qui me plaisait, avec ses grands arbres, et toute la rue du Catete, jusqu'à la Gloire. Nous fîmes aussi une longue marche tout le long des plages de Leblon et Ipanema, jusqu’à Copacabana. Nous remontâmes la rue Siqueira Campos, où j’avais créché jadis, et où je reconnaissais l’agencement général des lieux, mais la porte de l’immeuble ne me disait plus rien.

Nous passâmes la troisième et dernière semaine de notre séjour de nouveau dans le Ceará. Du mardi au jeudi, nous quittâmes Fortaleza pour Preá, un petit village de pêcheurs, à environ 300 km à l’ouest, au bord de l’Atlantique. L’essentiel du trajet se fit par l’intérieur des terres, à bord d’un bus à air conditionné, qui nous emmena au chef-lieu Jijoca. Pour nous qui ne connaissions pratiquement que le Ceará des villes, ce déplacement fut une occasion unique de voir défiler un Ceará des champs et des bois : vastes palmeraies, basses forêts, diverses landes. Enfin la jardineira, un petit car en tôle, sans vitres, nous mena de Jijoca à Preá.

A Preá nous étions accueillis, là encore très aimablement, par une autre sœur de notre hôte. Maria de Jesus et son mari Fábio s’employèrent à nous faire parcourir les environs, et déguster les produits du cru. Nous visitâmes une belle propriété inoccupée, à vendre, dont le parc abritait une colonie de petits singes gris. Nous longeâmes en buggy le rivage, par endroits semé de jolis rochers, jusqu’à la pedra furada, une sorte d’arche de pierre où les touristes vont regarder le coucher du soleil, au lieu de fouiller parmi les flaques pour trouver des trucs intéressants. Nous fîmes un tour dans Jericoacoara, fameux village voisin attirant les vedettes et les jeunes, truffé de magasins de souvenirs et de cybercafés, et entouré de dunes immenses comme l’ennui que m’ont toujours inspiré les dunes, sous toutes les latitudes (et qu’il n’était pas question que j’aille gravir). Il y avait pas mal de musique dans les rues, mais aux trompettes de Jericoacoara, je préférai la tranquillité de Preá.

Le pays semble fait de dunes à peine couvertes, par endroits, d’un filet de plantes rampantes, et la plupart des arbres poussent à l’intérieur de terrains enclos. Interrogé sur la nature d’une sorte d’oasis que l’on apercevait à l’écart du village, Fábio me dit qu’à son avis, ce n’était pas une plantation artificielle, mais un reste de la végétation originelle, partout ailleurs détruite par l’action humaine. Lui-même redonne vie à un grand terrain d’un peu plus d’un hectare de désert, en vue de la mer, où il n’y avait au départ qu’un seul palmier carnaúba, et où il a planté plus de deux cents arbres, dont quelque cent trente cocotiers. Il fait aussi pousser une maison, au milieu de ce grand verger.

Dom Fabio avait la fibre immobilière. Il tentait de nous convaincre d’acheter quelque bout de terre par là, et nous en fit arpenter plusieurs. Un petit de 300 mètres carrés, en plein bourg, portant déjà quatre grands palmiers, deux noyers de cajou, et un ficus. Deux autres en lisière du village, d’environ 700 mètres carrés chacun, l’un nu, l’autre comptant une demi-douzaine de palmiers et autant de cajous, tous encore plus petits que l’homme. Cela ne laissait pas indifférent.

Je vis là le ciel à peine mieux qu'ailleurs, distinguant tout de même le Sagittaire, à côté de son voisin. Cela me rappelait Caetano chantant, Escorpião, Sagitário, num sei quê lá..., "Scorpion, Sagittaire, je ne sais quoi..."

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lundi 20 août 2007

Collections

J’ai feuilleté un recueil de blagues de L’Os à moelle, par Pierre Dac et compagnie, sans éprouver l’envie de rien lire, cet humour de potache me laisse froid. Parmi les textes les plus brefs, qui sont les fausses petites annonces, j’ai remarqué celui-ci, qui semble préfigurer un titre de Henri Cueco : «Collectionneur de collections achèterait bon prix collection de collections.» (France Loisirs, 1978, p 109).

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dimanche 19 août 2007

Sens

Leur gros pied sent fort mais leur oeil voit loin.

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samedi 18 août 2007

Petites affaires

Onze bouquins achetés 50 centimes pièce à la brocante des Touches de Périgny, mercredi après-midi. C’est pour les revendre, mais je mettrai quand même le nez dans certains.
Pierre Dac, L’Os à moelle, sélection Michel Laclos, France Loisirs.
Police judiciaire et criminelle, ouvrage subventionnant l’Orphelinat général de France, frontispice de Jean Cocteau, ça m’a l’air assez chou, avec plein d’histoires et de photos de criminels, des publicités comme on en faisait en 1964, et une belle reliure en toile vert foncé.
Clovis ou le baptême de l’ère (France, qu’as-tu fait de ta laïcité ?) par Dominique Jamet, Ramsay, 1996.
Le guide Michelin rouge España Portugal 1990.
Diloy le chemineau, par la comtesse de Ségur, chez Lecture et Loisirs, avec illustrations.
Les maladies sexuellement transmissibles : SIDA, chlamydiae, mycoplasmes, herpès…
, par Jean-Claude Bourret, en Presses Pocket, 1986 ! ça doit donner.
Deux Série Noire, Vendetta palace de John D Macdonald, et Les heures creuses d’Ed McBain.
Les aristocrates
, par Michel de Saint Pierre, pour le bel aspect de vieux livre de poche en bon état.
La vie quotidienne à Matignon au temps de l’union de la gauche, par Thierry Pfister.
Les caprices de Caroline, par Cecil Saint-Laurent. Celui-là, c’est pour offrir à Bruno, qui aime les héroïnes.
A part ça, je me suis laissé attendrir par une vieille dame qui vendait des petites plantes en pots, et je lui en ai acheté une, qui finalement ne m’intéresse pas tant que ça, mais comment regretter ce geste.

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jeudi 16 août 2007

Les opprimés résistent

Hier matin, après avoir consulté ma messagerie, j’ai pris le temps de jeter un coup d’œil aux actualités diffusées par MSN. Une dépêche de l’AFP, datée du jour même à 01 h 01, annonçait que dans le nord de l’Irak, devers Ninive, il y avait eu au moins 175 morts suite à l’explosion de quatre camions piégés, et 200 blessés («blessé» dans ces cas-là ne veut pas dire égratigné, c’est plutôt du genre membres arrachés et infirmités à vie). L’attentat semblait viser la population yézédie, une minorité religieuse comptant quelque 500 000 personnes, aux croyances monothéistes mais pré-islamiques. Une porte-parole de la Maison Blanche a déclaré : «Nous condamnons ces attaques barbares contre des civils innocents.» Que dire d’autre, en effet ?
Avec mes moyens intellectuels limités, je suis facilement victime d’illusions et par exemple j’ai tendance à croire que les responsables d’un acte sont avant tout ses auteurs. Dans le cas de l’Irak, je me suis détrompé plus d’une fois, en écoutant des experts expliquer que les responsables des effroyables violences qui secouent le pays ne sont pas leurs auteurs mais les Américains. C’est bien simple : les Américains occupent militairement le pays, et les habitants opprimés sont forcés de résister par tous les moyens, notamment en massacrant chaque jour par surprise des civils qui n’y sont pour rien. Cela pourrait laisser à désirer, si on voulait pinailler, mais il faut comprendre : quand on est opprimé, on n’a pas toute sa tête, on ne se rend pas bien compte de ce qu’on fait, et on n’est donc pas responsable. De même c’est aussi par la faute des Américains, qui maintenant quadrillent sérieusement la capitale, si les opprimés sont obligés d’aller résister dans des provinces plus reculées. Bien.
On peut tout de même remarquer que les Irakiens ne résistent pas seulement aux Américains, ils se résistent aussi entre eux à tours de bras. Entre «communautés», si j’ai bien compris. Donc je suppose que par ce nouvel attentat, certains Irakiens opprimés résistent aux yézédis. D’ailleurs, la dépêche rapporte aussi un fait divers datant du printemps. Une yézédie de 17 ans, Doaa Khalil Aswad, avait eu le culot d'épouser un musulman. De ce fait, les yézédis s’étaient sentis opprimés et avaient résisté contre les musulmans en lapidant la jeune femme. Comme nous vivons maintenant à l’époque des téléphones-caméras, le lynchage fut filmé et largement diffusé auprès des opprimés sunnites, qui décidèrent alors de résister contre les yézédis, par exemple en interceptant le 23 avril un autocar dans les environs de Mossoul et en massacrant les passagers. Etc.
Un moment après, une nouvelle dépêche estimait que le bilan était d’au moins 200 morts. Et ce matin on n’estime plus rien du tout, on a déjà d’autres chats à fouetter.

Posté par Ph B à 09:36 - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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