Un article de quatre pages sur G Lenotre, dans La Nouvelle Revue d'Histoire de janvier-février, m'avait rappelé le souvenir de quelques bonnes feuilles de cet historien, sur les derniers jours de Jean-Jacques Rousseau, que m'avait photocopiées Michel Ohl il y a des années, provenant je crois de Vieilles maisons, vieux papiers. Discutant de la question avec lui cet hiver, il m'a prêté un livre du même auteur, que je n'avais pas le temps de lire tout de suite, et dont le titre disgracieux, La Mirlitantouille, ne m'attirait pas beaucoup. Erreur : c'était captivant. Les «épisodes de la chouannerie bretonne» rapportés là se sont produits soit à proximité du hameau aujourd'hui appelé La Tantouille, entre Lamballe et Loudéac, soit plus loin en Bretagne. G Lenotre (pseudonyme de Théodore Gosselin, 1855-1935) a la juste réputation d'un virtuose de la «petite histoire». Non seulement il s'appuyait sur une documentation rigoureuse, mais il recueillait si possible des témoignages et se rendait sur les lieux. Comme il possédait en outre une plume alerte, non dénuée d'humour par moments, l'ouvrage offre un tableau très vivant, très concret, de cette guerre civile déplorable, où l'on voit les adversaires se battre ou comploter, mais aussi bien dormir, manger, jouer aux cartes ou conter fleurette.
Curieusement, le langage du livre présente en certains points deux niveaux de décalage par rapport à l'usage de nos jours. D'une part, dans les propos d'époque rapportés en style direct, comme cette belle exclamation au ton désuet: «N'achevez pas ce jeune homme, sa bravoure me charme, laissez-le vivre!», ou cet emploi de «rester» dans la question «Où reste le citoyen?», quand nous dirions «demeure», pour «habite». D'autre part, dans le texte bien plus récent de Lenotre lui-même, paru en 1926, mais où l'on peut lire par exemple «de solides gas» (sans r) ou le «tran-tran» (pour train-train).
Un charme du livre est sans doute la perspicacité psychologique de l'auteur, qui ne manque pas de s'interroger sur les motivations des personnages, et de sonder leur âme quand il peut. La collection d'anecdotes de La Mirlitantouille se présente de ce point de vue comme un échantillonnage de situations où se révèle la petitesse humaine, plus rarement la grandeur, aussi bien du côté des bleus républicains que de celui des chouans blancs. Ce souci de l'éthique apparaît encore dans les propos de conclusion, quand Lenotre se demande, à propos de ceux qui ont survécu assez longtemps aux événements: «Comment jugeaient-ils leurs entraînements passés? Que peut être l'examen de conscience d'un fanatique alors que l'âge l'a refroidi?»