QUELQUES REMARQUES SUR ALBERT CARACO
avec un tissu de citations, par Philippe Billé.
"Je suis raciste et je suis colonialiste." (Ma confession, p 141). Albert Caraco avait un certain talent pour mettre tout le monde à l'aise, d'entrée de page. C'était à bien des égards un écrivain hors du commun.
A ce qu'on dit, il était né dans une famille séfarade à Constantinople, en 1919 (le 10 juillet d'après une notice, le 8 selon ses propres dires dans le Semainier de l'agonie, p 44). Il était le fils unique d'un banquier.
Il vécut dans son enfance à Prague, Berlin et Paris, où il fut élève au lycée Janson-de-Sailly. Il fut diplômé de H.E.C. en 1939 mais ne travailla jamais. Lui-même synthétise ainsi sa jeunesse : "Je passai les dix premières années de ma vie en Allemagne, les dix suivantes à Paris, les dix suivantes entre l'Argentine et l'Uruguay" (L'homme de lettres, p 207-208).
Ce fut en 1939 que sa famille quitta l'Europe pour l'Amérique du Sud, où elle séjourna au Brésil et en Argentine avant de s'installer en Uruguay, à Montevideo. Deux de ses livres d'alors, que j'ai eus entre les mains, portent son tampon, dans lequel je déchiffre l'adresse : 924 av. Mariscal Estigarribia, Montevideo. C'est une grande avenue du sud de la ville, non loin du front de mer.
Après la guerre, en 1946, la famille revint s'établir définitivement à Paris. Lui-même indique dans le Semainier de l'incertitude qu'il habitait en 1968, depuis huit ans, au 34 rue Jean-Giraudoux (p 100 & 162).
D'un naturel mélancolique, il attendait la mort de ses parents pour se suicider. Sa mère disparut la première, en 1963 (il écrivit à son sujet Post mortem). Son père la suivit en septembre 1971 et Albert se serait pendu dès le lendemain. Il avait conservé jusqu'à la fin de sa vie la nationalité uruguayenne.
Ses premiers livres, parus à Rio de Janeiro et à Buenos Aires au début des années 40, étaient de facture et de sujet classiques. Ses pièces de théâtre, partiellement en vers, témoignaient déjà de sa grande maîtrise du français, et des règles du style. On trouve à la fin d'Inès de Castro une remarquable tirade en prose, qui à la lecture se révèle être une suite d'alexandrins mis bout à bout.
Ses livres postérieurs sont principalement des essais philosophiques, en grande partie constitués d'aphorismes et de dialogues.
Ses derniers livres, plus personnels, sont des chroniques mêlant autobiographie et pamphlet. Il y disserte à bâtons rompus sur sa vie, l'actualité, la littérature, l'histoire ou la religion, souvent les mêmes sujets reviennent. Ma confession présente une structure très régulière, et en quelque sorte monumentale : c'est une suite de 250 méditations vagabondes, commençant chacune en haut d'une page et finissant au bas de la même. Plusieurs ouvrages de cette période, intitulés Semainiers, sont divisés en chapitres hebdomadaires. Un bloc d'une demi-douzaine de lignes ("Voilà trois générations que l'Occident abonde en professeurs de barbarie…") que je vois répété mot pour mot aux pages 73 et 93 du Semainier de l'Agonie (semaines du 18 au 24 février et du 4 au 10 mars 1963) permet de supposer que l'écriture et la structure des semainiers ne sont pas aussi spontanées que l'on pourrait croire.
Bien qu'il fût principalement francophone et francographe, Albert Caraco pratiquait aussi trois autres langues vivantes : "Le français, l'allemand, l'anglais et l'espagnol sont quatre langues admirables et je parviens à m'exprimer, avec plus ou moins de bonheur, en toutes" (Semainier de 1969, p 45). Il indique dans le Semainier de l'incertitude (p 23) que son ordre d'aisance était, après le français, l'espagnol, puis l'allemand, enfin l'anglais. Il a inséré de différentes façons, dans ses livres tardifs, des passages écrits dans ces langues. Les 250 pages de Ma confession comprennent soudain une série de 7 pages en anglais (p 91-97), plus loin 7 autres en allemand (105-111), plus loin encore 7 autres en espagnol (113-119). Dans les Semainiers, le texte est parsemé de paragraphes écrits alternativement dans une de ces langues, et parfois Caraco passe inopinément de l'une à l'autre au milieu d'un paragraphe, ou même en pleine phrase. Il dit de son Semainier de 1969 : "Le lecteur averti comprend, en me lisant, qu'il s'agit d'une fugue à quatre voix" (p 134).
C'était un réactionnaire et un misanthrope de première catégorie : "Je ne me cache pas de professer le pessimisme et m'avoue le partisan de la réaction" (1969, p 104) ; "la conservation d'un beau fauteuil m'importe plus que l'existence de plusieurs bipèdes à la voix articulée" (Agonie, p 237) ; "je serais charmé, ma foi, que l'univers fût plein de fours et qui fumassent, de camps de concentration et qui craquassent, de peuples déportés et qui crevassent" (1969, p 118). Il était non seulement raciste et colonialiste, mais aussi vaguement monarchiste, du moins nostalgique de l'Ancien Régime ("Le plus tôt nous rétablirons la monarchie, le mieux" Agonie, p 37), inégalitariste (" Voilà l'espèce d'avortons formant l'humanité commune, il paraît que ce sont nos frères" ; "Quelle est l'idée de beaucoup la plus fausse ? L'égalité", Agonie, p 233 & 279), et partisan de la peine de mort ("La peine de mort, je l'approuve", Agonie, p 59). Tout pour plaire à l'humaniste moderne.
Ses injures cinglantes à l'endroit des Arabes et des Noirs ne laissent pas de doute quant au peu d'estime qu'il leur portait, et le métissage ne lui disait rien qui vaille : "Paris est déjà plein d'Arabes et de Nègres, encore un mouvement et l'on se croirait au Brésil" (1969, p 8) (et je ne cite pas les pires de ses imprécations).
Se présentant comme "Moi l'héritier des traditions immortelles de la France "(Agonie, 86), il admirait la culture française et notamment la littérature, des XVIIe et XVIIIe siècles : "Le temps où les Français ont donné leur mesure, entre Louis XIV et le premier Napoléon" (Homme de lettres, 115) ; "de 1600 à 1800 … en ces temps-là, la France avait un style" (Incertitude, 167) ; "de 1650 à 1775 … on atteint à cette harmonie où la grandeur n'écrase et la mesure ne comprime" (Agonie, 33).
Par contre il détestait la France contemporaine, qu'il jugeait décadente : "Je mourrai francophobe" (Agonie, 262) ; "La France, plus je vieillis et plus je la méprise" (Confession, 112). Bien qu'il eût choisi d'y vivre, il ne s'y sentait pas intégré et ne demanda pas la naturalisation : "Je ne suis pas un écrivain français, je ne me sens pas tel" ; "Albert Caraco n'est pas français, ne se sent pas français et n'a guère d'estime pour la France" (Agonie, 62 & 270).
Il exprime à l'égard des Juifs des sentiments mélangés. Il s'avoue "Juif de naissance et assez longtemps mécontent de l'être" (Agonie, 140). Il s'en trouva assez content dans ses dernières années, notamment après la guerre de 1967, quand il développa un racisme tous azimuts plaçant les Juifs au sommet de la pyramide humaine : "Nous sommes la colonne vertébrale de la race blanche" (Confession, 36). Cela ne l'empêchait pas de tenir à l'encontre des Juifs des propos peu amènes ("On voit à Paris quelques Juifs assez horribles, ces drôles nous arrivent d'Algérie, … l'œil jaune et la peau verte et le cheveu crépu", Agonie, 251 ; "Dieu ! Que les Juifs sont laids!", 1969, 100), y compris à l'égard de sa propre famille : "De quoi suis-je pas descendu ? Je me demande où tous ces avortons prenaient l'audace de survivre" (Agonie, 265).
Il regrettait de s'être converti quelques années au catholicisme, qui imprégna ses premières œuvres. Il tenait les monothéismes chrétien et musulman pour peu de chose. A ses yeux le Coran était "la honte de l'esprit humain" (Confession, 140), et l'Eglise, qui avait pour seul mérite "d'avoir longtemps favorisé les beaux-arts" était "le cancer moral de la race blanche" (Agonie, 172 & 110). Il a cependant mis souvent dans le même sac du mépris les trois monothéismes, juif compris : "Le Judaïsme, l'Eglise et l'Islam ne m'agréent pas, l'esprit qui les anime est souvent la bassesse même" … "L'Eglise, l'Islam et le Judaïsme je les appelle trois poisons, les divers paganismes m'agréent davantage, celui des Grecs fut admirable, celui des Celtes fut charmant" (Agonie, 246 & 251). Il professa parfois, comme on vient de voir, une préférence pour le paganisme : "Les paganismes valaient mieux que les systèmes délirants qui les remplacent" (Agonie, 33) ; "La restauration des paganismes sauvera l'espèce" (Confession, 62). A propos de la vie éternelle, il déclare : "l'idée seulement de faire mes besoins un milliard d'années de suite me brouille avec les religions révélées" (Confession, 203).
En lisant ses diatribes virulentes mais étincelantes contre les Français et les Chrétiens, partagé entre l'indignation et la fascination, je me suis parfois demandé à quel point ma situation de lecteur pouvait être symétrique à celle d'un Juif devant les Bagatelles de Céline. A ce propos, j'observe que Caraco, malgré son peu de sympathie pour les antisémites (l'antisémite est "une brute, il broute l'herbe à quatre pattes", Agonie, 141), semble témoigner d'une certaine estime envers Céline, qu'il considère comme un véritable "écrivain-né", un "possédé", par opposition au simple "homme de lettres, singe de l'inspiration" qu'il voit en Camus (Agonie, 85).
Son écriture a le ton tranchant de l'intolérance, et une syntaxe archaïsante qui lui donne parfois un air précieux, comme son tic de nier en ne sans le pas, qui ne plaît pas à tout le monde. Il a des manies, par exemple l'expression "Il nous manque une thèse sur…" Il savait se passer des facilités de l'argot et n'abusait pas des exclamations.
"Un bon livre est un exercice de pensée et de style", notait-il (Homme de lettres, 262) et sans doute nous a-t-il donné de bons livres. On aura compris que je suis loin d'adhérer à toutes ses idées, comme de partager tous ses goûts. Mais je ne voudrais pas non plus donner l'impression que j'aime le lire pour seulement goûter son style éblouissant, ou rire des outrances délirantes d'un prophète acariâtre. Il avait, comme on dit, oublié d'être sot, ses pages valent aussi par les vérités qu'il y distribue. Je ne crois pas qu'il se soit trompé en tenant que la pollution et la surpopulation soient nos premiers problèmes, aujourd'hui plus encore, et qui d'ailleurs sont liés. Il a lancé contre les lettres et les arts de son temps mille traits pertinents. Il a sur la psychologie des vues perçantes.
Il était assez biophobe, il n'aimait pas la vie et n'était guère attiré par le sexe, se voyant comme un "moine en civil" (Agonie, 16) et admirant le célibat des prêtres (Confession, 200) : "le désir n'a rien d'honorable, le plaisir n'a rien de sublime" (Agonie, 248) ; "I am a puritan and I despise debauchery" (Incertitude, 142). "Ni chat, ni chien, ni mignon, ni maîtresse" résume-t-il (Agonie, 124) et il précise : "La compagnie des femmes, je l'avoue, m'assomme, elles me semblent presque toutes laides et stupides" (Confession, 164) ; "Avais-je le goût des garçons ? Je n'en sais toujours rien et je ne suis pas curieux de telles découvertes" (Confession, 50). A-t-il jamais connu l'amour ? Il dit tantôt que non, et tantôt avoue de rares contacts : "à peine eus-je quelques rapports d'expérience avec des femmes de passage plus ou moins gueuses" (Agonie, 89) ; "celles, ô combien rares ! que je payai pour les culbuter, ne m'échauffèrent pas" (Confession, 50). Le désir sexuel lui était insupportable : "Pour comble de misère, des tentations charnelles ! confie-t-il en mai 1963. Je m'étranglerais de rage!" (Agonie, 191). Quand ces accès surviennent, "il m'arrive de me soulager" (Confession, 26 & 56) en procédant à "de brusques attouchements impudiques" (Agonie, 238), à l'instar des "philosophes misanthropes" qui "ont préféré leurs mains aux cuisses de ces dames" (Agonie, 67). Et parfois il n'y allait pas de main morte : "Je hais mon phallus plus que tout au monde et maintes fois … je le brûlai, je l'incisai, je l'écorchai" (Agonie, 135).
Parmi ses rares aspirations positives, on notera l'expression discrète mais récurrente de son attrait pour la campagne et le jardin. Il en parle trois fois dans Ma confession : "Je souhaiterais de vivre à la campagne et posséder une maison, au milieu d'un jardin, et passer mes soirées à travailler la terre" (p 27) ; "je souhaiterais fort d'avoir une maison aux champs et de pouvoir écrire en un jardin, dont je serais propriétaire" (p 122) ; "J'ai toujours désiré de vivre à la campagne et j'ai toujours vécu dans le relent et la rumeur des villes" (p 254). La même idée se trouvait dans les Semainiers : "Je ne souhaite (que) respirer l'air de la campagne et travailler dans un jardin silencieux, je hais Paris" (Agonie, 132) ; "Si l'on m'interrogeait sur la nature de mes préférences, je dirais humblement que je ne haïrais pas d'avoir une maison pourvue d'un jardin, à la limite d'une ville ancienne" (1969, 151).
"Je forme des vœux pour que l'on me traduise" déclarait-il (Agonie, 81) mais jugeant que "la plupart des traductions dégoûtent de l'original, vu la niaiserie et la bassesse de nos truchements" (Homme de lettres, 156), il priait ainsi : "Seigneur, accordez-moi les traducteurs que je mérite" (Agonie, 259). Quelle opinion aurait-il eue de moi, pauvre goy laborieux, comme lecteur d'abord, et en outre comme traducteur, je n'ose y penser.
Il fut seul. "Je témoigne, seul au fond de ma chambre, homme isolé, homme emmuré, homme que l'on étouffe et qui mourra dans les ténèbres" … "mes auditeurs sont les murs de ma chambre" (Agonie, 258 & 274). Son amertume était d'autant plus grande qu'il ne se prenait pas pour rien : "Mon livre éclatera comme une bombe sur l'Europe" … "quand je serai mort, c'est un cadavre de géant que l'on verra soudain au milieu des fourmis françaises" (Agonie, 248 & 256). Il aura été tout ce qu'on voudra sauf un nain, en effet.
J'aime bien ses initiales, involontaires mais suggestives : A.C.