Comme un ami gauchiste mais sympathique me l'avait suggéré, j'ai tâché de me renseigner sur le poète nicaraguayen réac Pablo Antonio Cuadra (1912-2002, la réaction conserve) dans l'internet et dans les bibliothèques. Il dirigea l'Academia Nicaragüense de la Lengua. Je n'ai trouvé qu'un seul recueil de lui, El jaguar y la luna (1959), une belle petite édition bien imprimée, numérotée et signée par l'auteur, de poèmes qui ne m'ont pas intéressé. PAC était royaliste, il approuva la croisade anti-communiste de Franco avant de s'avouer déçu par le franquisme, il rêvait d'une réunion des anciennes colonies espagnoles d'Amérique à l'Espagne pour reformer un grand empire hispanique, belle rêverie après tout pourquoi pas. Plutôt qu'une monarchie libérale à la Alphonse XIII, il aspirait à une véritable dictature catholique à la Isabelle de Castille, un Etat "constructif, préventif et conservateur". Il voulait intituler "Retour au cannibalisme" un article sur le communisme en Amérique. Il savait cependant observer qu'il y avait "des nullités et de première catégorie" parmi les monarchistes, il avait le goût des cultures indigènes, il éprouvait la plus grande charité pour les humbles. Le monde est ainsi fait que cet homme fut aussi l'associé de son parent et concitoyen le chrétien rouge vif Ernesto Cardenal, né en 1925. J'ai eu entre les mains les numéros 1 et 3, datant du début des années 60, de la revue que Cuadra dirigea plus de quarante ans, El Pez y la Serpiente. Le poisson symbolise les lacs du Nicaragua et le serpent, pour des raisons plus obscures, ses volcans. On peut y lire entre autres des poètes nord-américains de l'époque, parmi lesquels Rexroth, Merton ou Ferlinghetti, traduits par Cardenal. A trente ans passés, Cardenal voulut se faire moine et se rendit au monastère trappiste de Gethsemani, dans le Kentucky, où il resta deux ans sous la direction de Thomas Merton. Il fut toujours gauchiste et un temps ministre de la culture du gouvernement sandiniste. En feuilletant sur écran ses poèmes, je suis tombé sur sa belle Oración por Marilyn Monroe. Je ne sais si cette Prière a paru en français, j'en traduis ici les premières lignes:
"Seigneur,
reçois cette jeune femme connue dans le monde entier sous le nom de Marilyn Monroe,
bien que ce ne fût pas son vrai nom
(mais Tu connais son vrai nom, celui de l'orpheline violée à 9 ans
celui de la petite vendeuse qui avait voulu se tuer à 16 ans)
et qui maintenant se présente devant Toi sans maquillage
sans son attaché de presse
sans photographes et sans signer d'autographes
seule comme un astronaute devant la nuit spatiale (...)".
Et les dernières:
"On l'a trouvée morte dans son lit la main sur le téléphone.
Les enquêteurs n'ont pas su qui elle allait appeler.
Ce fut
comme quelqu'un qui a fait le numéro de la seule voix amie
et n'entend que la voix enregistrée disant wrong number
ou comme quelqu'un de blessé par les gangsters
qui tend la main vers un téléphone débranché.
Seigneur:
qui que ce fût qu'elle allait appeler
et qu'elle n'a pas appelé (et peut-être n'était-ce personne
ou était-ce quelqu'un dont le numéro n'est pas dans l'annuaire de Los Angeles)
réponds Toi-même au téléphone!"

A Talence, dans le jardin de D vient une jolie grive ces temps-ci, je la vois tôt le matin, c'est je suppose la musicienne que l'on entend par moments. Je la compare aux merles plus souvent là, ses mouvements sont moins vifs que les leurs et elle se nourrit d'une autre façon. Ils fouillent les feuilles mortes qu'ils font gicler à l'entour, elle saisit un escargot qu'elle va casser sur les dalles et le déchire en saccades. J'imagine que le malheureux déguste et cela contrarie ma joie.

Le hasard a placé en même temps, sur les deux tables de nuit que je fréquente en alternance, deux ouvrages semblables, deux livres du même format de poche, deux journaux modérément intimes, écrits par deux Philippe, Bouvard et Sollers. Du premier, Journal drôle et impertinent (1992-1996, en J'ai Lu). Le titre est assez gonflé, alors que le ton est sans prétention, et le contenu moins gonflant que je n'aurais cru. Des anecdotes, des réflexions, des bons mots. J'ai aimé son portrait de Kersauzon (p 125), ses remerciements à ses chauffeurs (p 128), son évocation d'une ingrate (p 139), j'ai aimé "La postérité de l'homme sans talent, sans génie: des enfants, des maisons et des arbres, qui ne lui survivront que quelques décennies" (p 291). Il m'a surpris qu'une de ses fréquentations le plus souvent citées soit celle de Hallier. Il y a un paragraphe en double p 63 et 64. Le style de Bouvard est appliqué, assez soutenu, il ne se permet pas des "c'est vrai que" à la Sollers. De celui-ci, L'année du tigre: journal de l'année 1998 (Seuil, Points). Sollers a écrit en un an plus que Bouvard en cinq, mais il faut dire qu'il remplit sans se gêner: les trois quarts du texte sont constitués des nouvelles du jour et de citations de ses lectures, souvent sans commentaire. Les citations sont du reste excellentes, telle cette perle relevée dans le Journal de Claudel, en mai 1935, à propos de l'hitlérisme: "Il se crée au centre de l'Europe une espèce d'islamisme, une communauté qui fait de la conquête une espèce de devoir religieux", mais point trop n'en faut. Et quand il commente l'actualité, il ne me convainc pas beaucoup. Sa fascination va aux deux grandes affaires de cul de l'année, le scandale Clinton-Lewinsky et l'apparition du Viagra. Il n'est pas mécontent de lui: il ignore le doute, rien ne le surprend, tout lui confirme ses analyses et il suggère sans cesse au lecteur de se reporter à ses autres oeuvres. Il a la manie de mettre en italique tous les mots importants pour s'assurer que l'on pige bien la profondeur de ses propos. C'est qu'il est parfait: il est malin, il est cultivé, il est de gauche, il est contre la peine de mort et contre les "yankees". Ces derniers sont une "infection planétaire" et "qui n'en frissonne pas est fou" (un intérêt de cette lecture: moi qui ne frissonne pas, je découvre que je suis fou, ce n'est pas une petite nouvelle). Cette déclaration m'assomme: "Les Anglais, les Anglaises: plaisir de les entendre parler, au contraire des Américains et Américaines". Le monde est assez simple, en somme: Anglais = Européens = Bien, Américains = Américains = Mal. Pas plus compliqué que ça. D'autres raisonnements sonnent creux (à mes oreilles de fou): tout ce qu'il trouve à dire pour critiquer la notion d'"anarque" chez Jünger, c'est que le mot ressemble à "arnaque". Quel argument! Début novembre, le cyclone Mitch ravage le Honduras et le Nicaragua: "Morts, exodes. Ces pays, déjà très pauvres, sont ramenés trente ans en arrière. Brèves images, bien entendu: pour le Spectacle, ces populations ne comptent pas." A la fin du mois, "On apprend tout à coup que le cyclone Mitch a fait quatorze fois moins de victimes qu'on ne l'a dit. Désinformation pour rafler l'aide humanitaire." Quid du jugement sans appel sur le "spectacle"? Un point de goût que je n'arrive pas à partager est sa passion pour Picasso, lequel m'a toujours gonflé. Sollers a un calendrier avec des reproductions de Picasso et s'extasie à chaque début de mois en tournant la nouvelle page. Sinon je comprends plus volontiers les goûts de l'auteur que ses idées. J'ai bien aimé sa façon de commencer presque chaque journée par une courte phrase parfaite de sobriété sur le temps qu'il fait, ses décanillages du photographe de Benetton, du "charabia mélancolique et sourd" d'Yves Bonnefoy, de la "gourouterie" de Marguerite Duras, son beau portrait de Claudel en "papillon enfermé dans un ours". Je rêvote en lisant son départ en vacances. Pour gagner sa résidence dans l'île de Ré, il prend à Paris le train de La Rochelle, le dimanche 5 juillet. Ce jour-là, j'étais en Zélande avec mon petit. Deux jours avant nous avions pris le train vers le nord.

Dans Démolition avant travaux (Laffont, 2002, puis Pocket, 2003) Philippe Meyer écrit comme il parle, c'est-à-dire, heureusement, avec un soin maniaque de la correction. C'est une chronique des élections présidentielles et législatives de 2002, suivies à la façon d'un journal tantôt heure par heure, tantôt par jour, ou par périodes plus longues, avec des analyses subtiles et mesurées. Cette lecture me ramenait au souvenir de la sacrée soirée du 21 avril. Mes principales joies furent d'assister au défilé de tronches de cake déconfites des humanistes, et de constater que l'Histoire continuait bel et bien d'être historique, c'est-à-dire potentiellement surprenante. Moi-même je n'avais pas voté, n'étant pas réinscrit, mais l'eussé-je été que je ne l'aurais probablement pas fait non plus, par manque de motivation. Il y eut dans les semaines suivantes des épisodes lamentables, comme la dérobade de Chirac dédaignant la controverse avec le grand méchant Le Pen, et ces interminables manifestations de beaufs "anti-fascistes", défilant avec leurs marmots de cinq ans. Petit Ours Brun luttait contre le fascisme.

Dans les soirées qui ont suivi la tuerie du 11 mars à Madrid, j'ai eu l'occasion d'entendre mesdames Marie-Georges Buffet et Arlette Laguiller, amies du peuple comme chacun sait, se distinguer en estimant que l'attentat était d'autant plus odieux qu'il touchait des prolos. Ces ignobles dindes laissent à penser que la chose eût été moins grave, si les trains n'avaient transporté que des oisifs ou des bourges. Eh bien, ce n'est pas mon avis. Le plus intolérable de cette action tient à ce qu'elle a consisté à massacrer des innocents, quelle que fût leur condition, et de plus à les massacrer par surprise, ajoutant ainsi la déloyauté à l'injustice. Je déplore aussi le vice qui pousse à rechercher systématiquement la responsabilité des actes chez d'autres que leurs auteurs. Je ne crois le premier ministre de l'Espagne démocratique "responsable" de rien du tout dans cette affaire. Toute option politique entraîne une opposition, c'est inévitable et du reste naturel, il ne s'ensuit pas que cette opposition puisse prendre légitimement n'importe quelle forme. Brel disait à un autre propos, "on fait ce qu'on peut, mais y a la manière". Car il y a des manières qui sont absolument inacceptables, quelque légitimité que l'on puisse éventuellement trouver à la cause qui les inspire ou leur sert de prétexte. J'observe en outre que les exemples ne manquent pas, où le terrorisme aveugle s'attaque à d'autres cibles qu'à l'éternel Occident omni-coupable, et j'en déduis que ces actes sont avant tout le fait d'individus pour qui de tels procédés sont une façon acceptable de "combattre", et qui aiment ça. Peut-être à cause de la précipitation, les journaux n'ont pas totalement caché que nombre de manifestants ont réclamé la peine capitale pour les auteurs de ces crimes énormes. En revanche les journalistes se sont employés à exclure la question des innombrables débats transmis dans les médias. Je le regrette, j'aurais bien aimé entendre les humanistes nous expliquer que la vermine terroriste, du seul fait de sa "dignité humaine", ne mérite pas la mort. Quelle dignité, au juste?

Tout existe et même un écrivain aussi ennuyeux que l'Argentin Julio Cortázar (1914-1984), principalement auteur de fictions, a pu composer un ouvrage vraiment amusant, en collaboration avec sa compagne Carol Dunlop, Los autonautas de la cosmopista, o Un viaje atemporal París-Marsella (1983, paru la même année chez Gallimard sous le titre Les autonautes de la cosmoroute, voyage intemporel Paris-Marseille). Le livre parodie les récits de voyages scientifiques en rapportant "l'expédition" menée par le couple au long de l'autoroute Paris-Marseille dans un combi Volkswagen, du 23 mai au 23 juin 1982. La mission consistait à explorer systématiquement, l'une après l'autre, les 65 aires de repos situées sur le trajet, au rythme de deux par jour, la seconde servant de lieu d'étape pour la nuit. La règle était de ne jamais sortir de l'autoroute mais les voyageurs s'accordaient le droit d'utiliser le cas échéant les commerces installés sur les aires: stations, boutiques, hôtels et restaurants. En outre, pour se prémunir contre les risques du scorbut!, les explorateurs avaient organisé deux rendez-vous, fixés au 11ème et au 21ème jours, avec des couples d'amis chargés de leur apporter une aide logistique, soit de les ravitailler en produits frais. Tout cela est très drôle, bien conçu et rondement mené. Le livre est abondamment illustré de photos assez mauvaises et de croquis. Le texte alterne chaque jour, d'une part le rapport quotidien concernant les déplacements, la météo, le menu des trois repas et les principaux événements, d'autre part des développements écrits ultérieurement. Il y a des choses que je n'aime pas tellement, comme leur façon de s'appeler par leurs surnoms el Lobo et la Osita (le Loup et la Petite Ourse), les poussées d'érotisme, des bavardages rasants, mais il y a aussi de truculents passages, comme les considérations sur "le mauvais goût si visible" de leurs chaises pliantes baptisées les Horreurs Fleuries, ou le combat titanesque contre les fourmis du 4 juin. Je me suis dit que les auteurs, par ironie, se sont amusés à présenter comme dangereux un voyage qui en réalité ne l'était guère, mais qui le serait sans doute aujourd'hui. Une note liminaire indique que les droits d'auteurs étaient reversés au "peuple sandiniste" du Nicaragua. La formule est si bête et floue que je l'ai d'abord prise pour de l'autodérision, venant d'un auteur assez subtil, quoique gauchiste, mais ses considérations du Post-scriptum sur "ce petit peuple qui poursuit infatigablement son voyage vers la dignité et la liberté" m'ont fait douter. Il apparaît en revanche, dans son évocation de la guerre des Malouines, qui eut lieu à ce moment, qu'il n'a pas fait partie de ces intellectuels de gauche que leur tiers-mondisme a conduits à soutenir l'Argentine, quand la junte militaire portait toute la responsabilité du conflit avec l'Angleterre.  A un moment Cortázar fait allusion à un journal de voyage (la traduction dit seulement un "livre") de Werner Herzog , dont la lecture le déprime. Il parle probablement de Sur le chemin des glaces, où le cinéaste raconte son pèlerinage à pied de Munich à Paris, en plein hiver, pour se rendre au chevet d'une malade. Je me souviens d'avoir aimé ce petit ouvrage, il y a longtemps. Un jour que Herzog était accroupi pour chier dans les bois, un lièvre était passé près de lui sans le voir. De son propre aveu, Cortázar n'était pas très versé dans les sciences naturelles, mais il fait quelques allusions à l'ornithologie. Il évoque ici et là la présence des "oiseaux" et précise parfois: des pies, un coucou, des mouettes, un rossignol, une huppe. Le cas le plus intéressant, et développé sur quatre pages, est aussi un cas incertain, celui des alouettes du site de la Coucourde (vers Montélimar) où Cortázar fait étape le soir du 16 juin, et qu'il va nommer "el paradero de las alondras" (l'aire des alouettes). A vrai dire il n'est pas sûr qu'il s'agisse d'alouettes, mais il se rappelle avoir entendu dire jadis qu'elles avaient la particularité de chanter en vol, ainsi qu'il le voyait faire ce soir-là. Son hypothèse me paraît vraisemblable, surtout si l'on y ajoute que le paysage découvert coïnciderait. Il resterait à déterminer l'espèce précise, ce qui n'est pas facile avec la famille des alouettes. Ce serait un pèlerinage possible pour rendre hommage à Julio Cortázar: se rendre une mi-juin sur cette aire d'autoroute, voir quels oiseaux y chantent. Les photos du livre permettraient d'évaluer combien les tout jeunes arbres d'alors ont poussé.

Chaque fois que je nettoie le sol au pied des arbustes, dans mon jardin de La Croix, je ramasse des cailloux qui n'apparaissaient pas quelques semaines plus tôt, ou seulement quelques jours, et j'ai l'impression que la terre, lassée de les mâcher depuis l'éternité, vient enfin de les recracher.

Lu et aimé Le spectateur engagé, un livre d'entretiens de Raymond Aron avec deux journalistes (Julliard, 1981). Il raconte l'histoire de sa vie en même temps que celle du siècle. J'apprécie sa clarté, son savoir, sa lucidité, sa modération. J'ai noté ses considérations sur "l'irrationalité fondamentale des mouvements de foule, l'irrationnalité de la politique" et l'idée que "l'ignorance et la bêtise sont des facteurs considérables de l'Histoire".

Une énigme de la biologie, que quelqu'un finira peut-être par m'expliquer un jour. Les arbres qui poussent dans leur milieu naturel, c'est-à-dire dans les bois, ont ce port que l'on dit "forestier": du fait de la compétition avec leurs voisins pour bénéficier de la lumière du soleil, ils perdent leurs branches basses, ne s'étendent guère en largeur, et poussent tout en hauteur. Au contraire un arbre tout seul au milieu d'un champ tend à s'épanouir en une énorme boule, plénitude que seul autorise son isolement artificiel.